« Je t'ai enfin trouvé un époux digne de toi, ma chérie », annonça Père en s'essuyant les lèvres avec sa serviette.
Allongée sur les genoux de Cesare, mon frère aîné, je sentis monter l'envie de courir jusqu'à ma chambre pour vomir tout ce que je venais d'avaler.
Mon deuxième frère, Enzo, occupé jusque-là à engloutir une quenelle affreusement odorante, abattit sa fourchette sur la table et protesta à voix haute.
« Encore ! Père, ça fait combien de fois, déjà ? »
« Enzo. »
« Ses dernières fiançailles ont été rompues il n'y a même pas trois mois ! Quel que soit le profit que notre famille tirerait de ce mariage, ne devriez-vous pas au moins essayer de tenir compte de ce qu'elle ressent ? »
« Quelle surprise de te voir prendre le parti de ta petite sœur. Préférerais-tu affronter toi-même les barbares plutôt que d'accepter le soutien de la Britannia ? »
« De quoi parlez-vous ? Ces barbares sauvages du Nord n'auraient aucune chance contre quelqu'un comme moi, le plus grand et le plus noble soldat qui... »
« Ferme-la, mon garçon. »
Le grand et noble soldat prit ce qui restait de quenelle dans son assiette et se le fourra dans la bouche, mastiquant avec agressivité en signe de protestation.
La proposition de mariage, elle, ne me surprenait pas. Je savais qu'elle finirait par arriver.
« De qui s'agit-il, Père ? » demandai-je d'un ton enjoué.
Mon père, qui fixait Enzo d'un œil réprobateur, se tourna vers moi et sourit.
« C'est le héros de la Britannia. Le neveu bien-aimé du roi et le fameux chevalier du Sud. Il est très beau, je suis sûr qu'il te plaira. »
« Quoi ! Père, savez-vous à quel point sa réputation est mauvaise ? »
« Mon garçon, est-ce à toi que je parlais ? »
Enzo se tut de nouveau.
Aucun d'eux ne se doutait que ce beau chevalier massacrerait un jour leur famille entière. Oh, pauvres créatures misérables de ce monde...
« Ruby ? »
Comme je feignais d'hésiter un instant, Cesare, qui me caressait la tête, m'appela de nouveau. Cette fois, ses longs doigts palpèrent ma nuque. Je frissonnai de dégoût. On aurait dit un serpent froid remontant le long de mon cou.
Je relevai lentement la tête et croisai le regard de Cesare. Après un coup d'œil à ses inquiétants yeux d'azur, je portai mon regard sur Enzo, qui fronçait les sourcils d'un air mécontent, puis sur dame Julia et mon père à côté d'elle, tous deux assis bien droits, posés et dignes comme toujours.
« Merci, Père. Je suis reconnaissante de pouvoir au moins vous être utile par ce mariage. »
Cesare retroussa les lèvres en un rare sourire tendre et les pressa contre le haut de mon front.
« Parfaite comme toujours, notre doux petit ange », murmura-t-il.
Là, j'avais vraiment envie de vomir.
Mais j'avais des affaires plus urgentes à régler que de rendre mon dîner. Après tout, le beau chevalier du Sud avait aussi l'intention de me tuer.
Quand cet hélicoptère s'était écrasé au plus mauvais moment, j'avais cru que ma vie éreintante prenait enfin fin et que j'allais pouvoir me reposer. Mais si j'avais su que j'allais renaître en demoiselle de la Renaissance, et de surcroît en personnage d'un roman lu il y a bien longtemps, et, pire encore, contrainte de survivre dans un milieu tout aussi immonde que celui de ma vie précédente, aurais-je pensé la même chose ?
Puisque je devais renaître en personnage de ce roman, n'aurais-je pas pu au moins naître dans une famille correcte ?
« Beurk ! »
Je sentis mon estomac se contracter et mes yeux se mouiller. J'étais devenue assez douée pour vomir en silence : je n'avais plus à craindre d'être surprise par les servantes. Ce qui n'empêchait pas que ce fût atroce à chaque fois.
Il y avait un point commun entre mon ancienne vie et la nouvelle : l'anorexie, ou, comme on dit aujourd'hui, un trouble du comportement alimentaire. Avant de devenir Rudbeckia de Borgia, ou plutôt avant de mourir, j'étais la fille adoptive d'une famille de la haute société espagnole. On pourrait dire que j'étais une enfant de la charité.
Ayant été adoptée toute petite, je ne savais rien de cette « péninsule coréenne » où j'étais née. Comme mes frères et sœurs adoptifs, je fréquentais un établissement privé prestigieux de Madrid, et ma vie était faite de cours de danse classique, de club de tennis, d'équitation et de galas de bienfaisance.
Je crois que la première fois où je me suis sentie différente des enfants qui m'entouraient, c'était vers le CM1, quand un garçon de ma classe s'est moqué de moi en se tirant les coins des yeux. Sur le moment, je n'ai pas compris ce que cela signifiait, alors j'ai ri avec les autres. Je croyais que mes yeux étaient ronds comme ceux de tout le monde : je n'avais aucune idée qu'il se moquait de moi.
Avec le temps, je me suis insensibilisée au racisme que je subissais à l'école. Quant à ma vie à la maison, derrière la façade raffinée et accueillante de ma famille adoptive, il y avait toujours cette règle tacite : je devais être traitée à part, j'étais une étrangère.
Chacun de mes parents adoptifs avait un amant de son côté, et mon deuxième frère, étoile montante du tennis, a vu sa vie privée dissolue et sa toxicomanie étalées sur la place publique. La seule de la famille qui me traitait parfois gentiment était ma sœur aînée, et elle s'est suicidée à vingt et un ans. Quant à mon frère aîné, j'ai vite appris qu'il était un monstre, exactement comme son père.
J'ai donc pris l'habitude de jouer le rôle de la fille intelligente, joyeuse et obéissante, car à la moindre honte que j'aurais pu attirer sur ma famille, au moindre affront, je l'aurais payé cher. Et quand je me suis réveillée ici, c'était exactement pareil.
Au début, j'ai cru que j'hallucinais avant de rendre l'âme. Mais quand j'ai regardé dans le miroir, au lieu de mon visage, c'est celui d'une belle jeune fille occidentale qui m'a rendu mon regard.
Il m'a fallu quelques jours pour comprendre que j'étais devenue Rudbeckia de Borgia, un personnage du roman de fantasy Sodome et le Saint-Graal que je lisais à l'adolescence.
Le roman se déroulait à la Renaissance et racontait l'histoire d'un pape corrompu et infâme qui abusait de son pouvoir pour asservir autrui. C'était le récit des pays du Nord et du clergé se soulevant courageusement et s'unissant pour renverser le pape scélérat, sa famille et la maison de Borgia tout entière.
Le mot « Sodome », dans le titre, désignait les gens de la Romagne, au nord de l'Italie, et le « Saint-Graal » était une métaphore du lieu saint qu'est la cité du Vatican. Et pour ma part, veinarde que je suis, j'ai été réincarnée en Rudbeckia, l'unique fille du pape.
Moi, Rudbeckia, j'étais destinée à mourir, et à mourir rien de moins que de la main de mon futur époux.
Mon père et mon frère aîné, cherchant à accroître encore leur influence politique, s'acharnaient à marier Rudbeckia, et après trois fiançailles avortées et une nouvelle annulation de dernière minute, elle avait fini par être donnée à Izek van Omerta, de la Britannia.
Quant à savoir pourquoi quelqu'un d'aussi noble et austère qu'Izek perdait la raison et décidait d'assassiner toute la famille de sa femme après six mois de mariage seulement, c'était Rudbeckia qui l'avait rendu fou.
Ce n'était pas l'amour qui lui avait fait perdre la tête, mais la haine : la haine de Rudbeckia, qui avait empoisonné sa petite sœur. Cesare avait mal évalué l'ampleur de la fureur d'Izek.
Cela dit, quand j'y réfléchis, plus que la colère d'avoir vu Rudbeckia tuer sa petite sœur, il semble surtout qu'Izek en ait eu assez de cette garce de femme qui le poignardait dans le dos, et qu'il ait fini par la tuer.
Quoi qu'il en soit, il est clair que Rudbeckia suivait les ordres de Cesare, et, si mes souvenirs flous sont exacts, Rudbeckia n'avait pas non plus le meilleur des caractères.
De fait, je me rappelle qu'après son installation dans le Nord, son entourage la surnommait l'espionne diabolique du pape, et qu'elle était détestée pour son mépris des règles élémentaires de politesse et sa manière de traiter les autres femmes comme des servantes. Y compris la précieuse petite sœur de son mari, et jusqu'à ses amies d'enfance.
Mais maintenant que j'ai vécu trois ans dans la peau de Rudbeckia, je commence à comprendre pourquoi elle se comportait ainsi. « La Princesse bien-aimée de Romagne », « l'Ange de Sistina » : tout cela n'était qu'un rôle, exactement comme dans mon ancienne vie en Espagne.
« Ruby ? »
En entendant frapper, je fourrai ma pochette de bonbons à la menthe dans un tiroir et me levai. Il ouvrit ma porte avant même que j'aie répondu, comme toujours.
« Cesare. »
Cesare, connu officiellement sous le nom de cardinal Valentino, portait encore la robe noire du dîner. Il avait les cheveux d'un noir de jais et les yeux d'azur profond de son père et, si l'on disait de lui qu'il était d'une beauté diabolique, il me semblait à moi plus proche du diable tout court. C'était une petite consolation que nous ne nous ressemblions en rien.
« Tu avais l'air contrariée tout à l'heure, je me suis inquiété et je suis venu voir comment tu allais. »
Je jouai le jeu, comme d'habitude.
« Oh, Cesare, tu me connais trop bien. »
« C'est cette proposition de mariage qui te rend malheureuse ? Tu peux être honnête avec moi. »
En s'approchant de moi, Cesare s'arrêta et tourna la tête vers la petite statuette de tortue posée sur ma table de nuit. Il semblait la contempler avec une sorte d'affection profonde. C'était un secret bien gardé, chez moi, que je détestais absolument les tortues.
« Ce n'est pas ça... je ne sais pas, c'est simplement que le Nord est si loin. Je ne pourrai pas te voir beaucoup une fois là-bas, j'ai peur de me sentir terriblement seule. »
« Pourquoi te sentirais-tu seule ? Tu seras avec ton mari. »
« Cela ne représente rien pour moi. Si je pouvais faire à ma guise, je resterais ici et je vivrais avec toi pour toujours, Cesare. »
« Je suis honoré que la plus jolie femme de Romagne tienne autant à moi. »
Cesare vint à côté de moi et posa la main sur ma tête, les lèvres retroussées en un sourire satisfait. Je lui avais donné la réponse qu'il voulait entendre.
Il effleura ma joue de la main et je continuai de jouer le jeu, fermant les yeux comme une chatte errante qu'on caresse.
Rien ne disait quand cette main qui me caressait si doucement deviendrait violente. J'avais beau être parvenue jusqu'ici à garder de mon côté Cesare et le reste de ma famille, je savais mieux que personne que, s'ils le jugeaient bon, mon entourage se retournerait contre moi en un instant.