« ?! Qu… qu'est-ce que c'était ?! » « C'était la voix de Pullum, non ?! » « Qu'est-il arrivé ?! Allons-y, Glis ! » « Ouais ! »
Inglis et Rafinha cessèrent de manger de la neige et se dirigèrent dans la direction de la voix. En la suivant, elles tombèrent sur une église bâtie en pierre dans l'un des coins de la ville silencieuse. Il n'y avait personne à l'intérieur, seul le sanglot de Pullum résonnait entre les murs.
« Pullum ?! Où es-tu ?! » « Il y a un sous-sol ! Plus loin dans la pièce à votre droite après être entré ! »
C'était Liselotte qui répondait au cri de Rafinha. Il semblait qu'elle s'était précipitée à l'intérieur avant elles.
Elles suivirent ses indications et trouvèrent une entrée dissimulée menant à un escalier, restée ouverte. En dévalant les marches faiblement éclairées, elles découvrirent que Leone, Lahti, Ian et Liselotte étaient déjà là. Cependant, elles n'étaient pas seules dans l'obscurité…
« Urgh ! » « Aah… comme c'est horrible ! »
Plusieurs enfants gisaient sur le sol, blottis les uns contre les autres. Ils étaient tous d'une maigreur inhumaine, et il était évident au premier coup d'œil à quel point ils avaient souffert de malnutrition. Il n'y avait pas de blessures externes apparentes, si bien qu'il était facile d'imaginer que la cause de leur mort était la famine.
« Peut-être que les habitants ont caché ces enfants ici pour les soustraire aux assauts des Highlanders. Si l'idée a pu sembler bonne à l'époque, personne n'est jamais revenu les chercher…… c'est pour ça qu'ils ont fini par… »
C'étaient tous des enfants, pas plus de dix ans. Les adultes de la ville avaient dû les cacher ici dans un élan de désespoir. Pourtant, leurs efforts… n'avaient porté aucun fruit.
« On n'a vu aucun adulte du tout…… où sont-ils ? » « Peut-être qu'ils ont tous été emmenés à Lekrea. Même s'il y avait des restes dehors, avec toute cette neige, à présent ils seraient… »
Inglis répondit à la question d'Ian. Peut-être que s'ils creusaient dans la neige, ils trouveraient des corps ensevelis dessous.
« Plus on se rapproche de Lekrea, plus les dégâts sur les villes et villages qu'on traverse sont graves. Si ça continue, toutes les villes qu'on a traversées subiront bientôt le même sort ! » « …… Il faut se dépêcher ! On ne peut pas laisser cette situation continuer, absolument pas ! »
Les yeux de Rafinha brillaient d'une forte détermination.
« F-, frère… Frère Hallim a fait tout ça… Qu-qu'est-ce que je… dois… d-dire… J-je suis désolée… Je suis désolée ! »
L'impact de ce spectacle sur Pullum, étant la sœur de Hallim, n'était pas superficiel. Elle s'effondra sur place, incapable de se relever. Sa voix tremblait, de grosses larmes coulaient de ses yeux.
« Pullum ! »
Rafinha voulait lui dire quelque chose, mais quelqu'un la retint, l'arrêtant. Ce n'était bien sûr pas Inglis, mais Leone. Ses yeux lui disaient de laisser la fille à elle. Après l'avoir fait, Leone s'agenouilla juste à côté de Pullum.
« Pullum ! Je sais à quel point c'est dur, à quel point ça déchire le cœur…… Puisque c'est ta propre famille ! Ton propre frère qui a fait ça ! Tu as l'impression que la responsabilité t'incombe, n'est-ce pas ? Tu as l'impression que tu aurais pu changer l'issue d'une façon ou d'une autre, mais maintenant, maintenant il n'y a plus rien à faire, tu ne peux que ressentir à quel point tu es impuissante… » « Uuuuuuu……!! O-, oui…… M-, moi…… Qu'est-ce que je peux bien faire ! Maintenant qu'une chose pareille est arrivée, qu'est-ce que je peux bien… ! »
Entre deux sanglots, Pullum extirpa sa voix.
« …… Je sais ce que tu ressens, vraiment. Ça m'est aussi arrivé quand mon frère a abandonné son statut de Chevalier Sacré et a déserté son propre pays pour rejoindre la Brigade des Chaînes de Sang-de-Fer ! Tous ceux autour de moi ont commencé à m'appeler la sœur du traître…… Mais j'étais juste si triste, je me sentais si misérable, je n'ai pas pu arrêter de pleurer et avant que je m'en rende compte, j'avais tout perdu, j'étais toute seule…… Et ça m'a vraiment frustrée ! C'est pour ça que, depuis, j'ai essayé de me voir comme ma propre personne. Je prends sur moi de le capturer et de laver l'honneur de ma famille, pour mon propre compte ! Et toi tu dois faire de même. Quel que soit ton frère, tu es ta propre personne ! »
Leone regarda Pullum, dont les yeux étaient fiévreux, saisit ses deux épaules tremblantes et la soutint fermement.
« Hic… hic… L-, Leone…… » « Rien ne changera en pleurant, pas plus que toi. C'est le dernier jour où tu pleures. Demain, tu feras tout ce que tu peux, d'accord ? Tu arrêteras cette atrocité ne serait-ce qu'une seconde plus tôt et tu empêcheras ton frère de commettre plus de péchés qu'il n'en a déjà commis. Après tout, tu as encore quelqu'un à tes côtés. »
En disant cela, Leone tourna son regard vers quelqu'un dans la pièce, Lahti.
« Heu…… ? Euh…… ? » « Qu'est-ce que tu attends ? Quelqu'un qui t'est si cher est en train de pleurer, pourquoi ne vas-tu pas la serrer dans tes bras déjà ? » « Non, attends, je ne suis pas exactement…… » « C'est pas le moment de tergiverser ! Fais-le maintenant ! »
Elle cria sur Lahti. C'était assez inhabituel pour la fille de hausser la voix comme ça.
« O-, oui…… ! »
Lahti s'avança en dandinant et enlaça Pullum.
« Ç-, ça va aller. T-, tu m'as…… » « UWAAAAAHHHH!!! LAHTIIII……!! MOI……!! QU'EST-CE QUE JE DOIS——!! UWAAAAHHHH!! »
Soulagée, Pullum hurla et s'accrocha à son ami d'enfance.
« Pourquoi ne la laisserions-nous pas à Lahti et n'irions-nous pas trouver un autre endroit pour nous reposer ? On reste dans cette ville ce soir, non ? »
Leone remonta l'escalier en parlant. Son dos était toujours ferme et droit, mais aujourd'hui il semblait encore plus digne que d'habitude. Sa démarche était aussi un peu plus rapide.
En la suivant, Rafinha chuchota aux autres.
« Leone est forte, n'est-ce pas…… Ses mots sont puissants et justes. » « …… Tu as raison. »
Liselotte acquiesça.
« Je n'aurais pas su faire aussi bien…… J'ai toujours eu la vie facile, sans compter que mon frère, c'est grand frère Rafa. Rien de ce que je dirais ne serait convaincant ! »
En effet, le grand frère de Rafinha, Raphael, était un Chevalier Sacré respecté de tous en Charalia. Ce ne serait pas mentir de dire qu'il se tenait au zénith de tous les Chevaliers.
Il était bienveillant, d'une moralité élevée, et irréprochable, et il n'était rien de moins qu'un frère dont Rafinha pouvait être fière. Et s'il devait être comparé à ce Hallim, ils ne pouvaient pas être plus différents. Rafinha ne pourrait jamais comprendre le sentiment d'une petite sœur dont le destin a été ruiné par les méfaits de son frère. Après tout, Raphael n'avait jamais rien fait qui aurait pu mettre Rafinha en péril.
Aux yeux d'Inglis, le frère de Leone, Leon, n'était pas non plus une mauvaise personne. Cependant, c'est aussi un fait qu'il avait ruiné le destin de sa famille et de sa propre petite sœur, Leone. Au final, c'était Leone qui comprenait Pullum le mieux.
« Comparée à Leone, je ne suis encore qu'une gamine, pas vrai…… »
Inglis tapota la tête de Rafinha.
« C'est bon. Si tu comprends ça, ça veut dire que t'as assez mûri. »
On ne peut pas encore le dire pour l'instant, mais… D'un certain sens, ce pourrait bien être Rafinha qui souffrira le plus des trois…
Tant que je suis là, j'écraserai tout ce qui pourrait faire pleurer Rafinha.
« Et pourquoi tu fais ma grande sœur ? T'es celle qui fait le plus ce qu'elle veut sans aucune charge, Glis. »
Rafinha dit ça un peu boudeuse, mais avec un sourire aux lèvres.
« Fufu. C'est vrai, je suppose. »
Inglis accéléra le pas, feignant de fuir Rafinha tout en rattrapant Leone. Puis, une fois à sa hauteur, elle sortit un mouchoir et le lui tendit.
« …… Merci. Inglis, tu es vraiment attentionnée aux moments les plus bizarres. »
Inglis ne vit pas son expression, mais la voix de Leone était un peu tremblante. Rafinha avait admis que Leone était plus mature qu'elle, mais Leone n'avait encore que quinze ans. Évoquer ses douloureux souvenirs du passé devant les autres signifiait qu'elle les revivrait dans sa tête, réexpérimentant ses émotions de l'époque. Elle éprouvait une profonde empathie pour la Pullum actuelle. Pourtant, même si son but était de l'encourager, elle avait exposé une blessure qu'elle ne voulait pas toucher elle-même. Elle devait faire un effort désespéré pour retenir ses propres larmes, puisqu'elle était celle qui encourageait les autres maintenant.
« Je t'en prie. Allez, Rani. On va faire un tour dans le coin. On y va » « Ah, attends-moi, Glis~ ! »
Comme Leone l'avait suggéré, elles passèrent toutes la nuit dans une maison vide de la ville.