Depuis qu'Estelle avait réorganisé sa magie, Wilfried ne manquait aucune des séances d'entraînement qu'il pouvait faire en intérieur.
Rien n'obligeait à cantonner l'entraînement à l'usage de la magie. Comprendre le flux de magie qui circulait en lui et apprendre à le manipuler à sa guise était tout aussi important. Il aurait même dû accorder la priorité à cet aspect.
Plutôt que de se laisser enfermer dans le cadre de la magie et d'en être ballotté, il fallait d'abord saisir sa propre force et la placer sous un contrôle total.
C'était une connaissance fondamentale pour tout mage, une base élémentaire, mais aussi quelque chose qu'on avait tendance à négliger. Plus on devenait capable de manier la magie, plus on accédait à des sorts puissants, plus on avait tendance à oublier les bases des bases.
Cette fois, il revenait aux origines et s'efforçait de cerner sa propre magie. Il vaudrait mieux n'utiliser la magie qu'après s'être compris soi-même. La maniabilité ne serait plus la même qu'avant.
En ce sens, son travail actuel était peut-être le plus approprié.
Dans un poste de combat où l'on est obligé d'utiliser la magie, on finit par la déployer avant de s'être compris soi-même.
Sur ce point, le Deuxième Bureau des Affaires Spéciales se concentrait sur le travail administratif et les missions spéciales, ce qui permettait de s'entraîner tout en travaillant. Pas au point de bâcler son travail, mais simplement en maintenant une conscience constante.
Pouvoir se perfectionner tout en travaillant faisait peut-être de ce lieu le meilleur environnement possible pour Wilfried. Le travail principal manquait peut-être un peu de stimulation, mais pour ce qui était de veiller sur Estelle, il n'y avait pas mieux.
« Marco-san, je vous confie ce travail. La limite est après-demain, organisez-vous en conséquence. »
« …… Chiant. »
« Expédiez-le proprement. Vous en êtes capable, vous ne faites que glander. »
Récemment, sans aller jusqu'à dire qu'il s'était lié d'amitié avec Marco, il avait au moins pu engager une conversation normale.
D'une certaine façon, c'était un interlocuteur auprès de qui il n'avait pas besoin de se faire du souci, ce qui rendait les choses assez décontractées.
Face à ses yeux rubis plissés par le mécontentement, Wilfried conserva son sourire aimable, et Marco, comprenant qu'il n'y échapperait pas, finit par accepter les documents à contrecœur.
Il marmonnait « Ça ne poserait aucun problème même si je ne fais pas ce genre de trucs », mais la situation risquait d'empirer s'il se mettait les autres services à dos ou s'attirait leurs insultes, alors il n'avait pas d'autre choix que de s'y mettre.
Honnêtement, ce qu'il venait de lui confier n'avait rien d'indispensable au fonctionnement, et personne n'en pâtirait s'il ne le faisait pas, donc on comprenait qu'il ait envie de tout jeter. Mais c'était aussi du travail, alors il n'avait qu'à se résigner.
« Marco est devenu sérieux, hein. »
« Erik-san, celui-ci est pour vous. »
« Beurk. »
« Pas de réclamation, au travail. Moi aussi j'en fais. Pour la part d'Estelle-sama qu'on peut faire, c'est à nous de la gérer. »
Même en tant qu'adjoint d'Estelle, Wilfried traitait naturellement les paperasses.
Il la soutenait pour que son travail soit plus facile, tout en traitant sa propre charge. Par-dessus ça, il préparait les repas d'Estelle, donc il n'était pas vraiment oisif.
Simplement, le volume total de travail étant moindre, il pouvait souffler un peu.
Aujourd'hui, Estelle n'étant pas là, sa part de travail retombait sur eux.
« …… J'espère qu'Estelle-sama ne fait pas de bêtises. Elle n'a pas faim, je me demande ? Quand elle a faim, elle perd toute motivation, l'autre partie le sait bien, je pense… Est-ce que j'aurais dû lui donner un bentô ? »
« Une mère poule. »
« Disons plutôt un tuteur, mais c'est pas faux. »
Même si elle n'était pas au Deuxième Bureau, ce n'était pas pour remplacer Ionia aujourd'hui ; apparemment, elle aidait Diethelm dans je ne sais quel travail.
L'interlocuteur étant Diethelm, il n'y aurait pas de problème, mais comme elle avait l'air de flotter, Wilfried s'inquiétait qu'elle ne rate quelque chose. S'il s'agissait seulement d'utiliser de la magie, elle la maîtrisait probablement à la perfection, donc de ce côté-là c'était rassurant.
Dans l'esprit de Wilfried apparut l'image d'Estelle, abattue, murmurant « J'ai faimmm… ».
Si elle le regardait de bas en haut avec ces yeux humides, tout penaude, on ne pouvait que vouloir lui donner à manger. Il aurait peut-être dû lui faire emporter des gâteaux.
Probablement, au moment où elle finirait son travail, elle viendrait réclamer : « Wil, j'ai faimmm… gohan~ ». Mieux valait préparer le dîner un peu plus copieux que d'habitude.
Tout en habitant son corps à la magie, il réfléchissait à ce qu'il allait cuisiner pour le soir, et le temps passa sans qu'il s'en rende compte jusqu'à l'heure du goûter.
À cette heure-ci, le Deuxième Bureau, qui n'avait de toute façon pas tant de travail, avait à peu près fini (du moment qu'on bossait normalement), donc il y avait pas mal de marge. On grignotait les goûters faits maison par Wilfried tout en terminant le peu qui restait ou en bavardant ; c'était un lieu de travail plutôt, non, carrément décontracté.
« Ceci dit, t'en fais vachement, pour la p'tite. »
Aujourd'hui, Estelle n'étant pas là, les gâteaux restaient.
D'ailleurs, pour ceux qui se conservaient et qu'on pouvait préparer à l'avance, il les faisait d'abord et les servait à Estelle au moment de manger. Les cookies en étaient l'exemple type.
Cependant, même en les préparant à l'avance, Estelle en engloutissait tranquillement une plaque entière, donc ils disparaissaient vite.
Comme elle n'était pas là aujourd'hui, les pâtisseries n'avaient pas été touchées.
D'habitude, c'est Estelle qui tout mettait dans son estomac, mais comme les deux autres avaient l'air triste, il leur en avait donné.
« Eh bien, voir Estelle-sama manger avec tant de plaisir, c'est agréable, et ça comble le cuisinier. Je n'ai jamais vu quelqu'un manger avec autant d'appétit. »
« Estelle, côté bouffe, elle transige pas, ou plutôt elle aime vraiment manger. Y'a plein de gens qui cuisinent mieux que toi, pourtant elle choisit tes plats. »
« Apparemment, c'est parce que ma magie y est infusée et que c'est bon, mais moi je ne ressens rien de tel, donc ça doit être sa perception à elle. »
Bien sûr, Wilfried ne pensait pas une seconde que sa cuisine était la meilleure. Il y avait plein de gens plus doués. Ce qu'il faisait, c'était de la cantine populaire, de la cuisine de maison. Rien de sophistiqué.
Pourtant, si Estelle disait que c'était bon, c'était parce que c'était lui qui l'avait faite. Honteux, mais indéniablement agréable.
Récemment, il ne savait plus s'il était le responsable des repas ou un ami proche du sexe opposé en qui elle avait confiance… mais de toute façon, le fait de rester à ses côtés pour la soutenir ne changeait pas, donc il ne pouvait pas encore mettre de nom sur leur relation, et n'avait pas l'intention de le faire.
Marco, qui grignotait des cookies pressés, répondit simplement « Hum » d'un air ennuyé, sans qu'on sache s'il était convaincu par l'explication de Wilfried ou pas.
Même soù, son attitude s'était adoucie comparée au début, et il était bien plus tolérant qu'à leur première rencontre, donc Wilfried n'avait pas l'intention d'en dire plus.
Quant à Erik, il n'aimait pas trop le sucré, apparemment, et grignotait des sablés peu sucrés avec son café.
Quand leurs regards se croisèrent, il agita la main en mode « Celui-là, il passe ».
À l'avenir, au lieu de simples parts, il vaudrait peut-être mieux en préparer pour eux aussi, ça améliorerait le rendement ; le sucre, c'est indispensable au cerveau… Il en était à réfléchir à la production future de gâteaux quand la porte s'ouvrit violemment.
Un claquement sec, comme une planche qu'on frappe, suivi d'un grincement métallique. Il se tourna : Estelle se tenait là.
Il pensa « Rentrée tôt », mais en voyant son expression, il comprit qu'elle n'était pas simplement affalée par la faim, mais qu'elle était sur les nerfs. Il saisit donc l'assiette de financiers qui traînait dans le placard.
« Bienvenue, Estelle-sama. Vous avez dû vous fatiguer. »
Pour l'instant, il s'approcha et fourra un financier dans la bouche d'Estelle, dont la priorité était de refaire le plein d'énergie plutôt que de respecter les convenances. Estelle ne s'en offusquerait pas.
Wilfried la regarda, amusé, tandis qu'elle gonflait les joues comme un écureuil, croquait fermement (apparemment, elle respectait son instruction de bien mâcher) et avalait. Elle rouvrit alors la bouche, petite cette fois. Ses yeux couleur violette semblaient supplier quelque chose.
(Tout me le donner, disait-elle.)
Il allait de soi qu'elle avait faim — son estomac le réclamait assez bruyamment — alors, résigné, Wilfried porta lui-même un financier à la petite bouche d'Estelle.
Face à cette Estelle qui faisait la becquée comme un oisillon, Wilfried se sentit l'âme d'un oiseau parent et, tout en souriant avec ironie, lui donnait ses gâteaux sans relâche. Les regards exaspérés qui lui transperçaient le dos n'étaient probablement pas son imagination.
Prévoyant qu'elle aurait soif, il prépara le thé pendant qu'elle engloutissait tout ça, et la guida vers la table.
Il fallait du temps pour chauffer la tasse et infuser les feuilles, donc ce n'était pas immédiat, mais il serait à temps avant qu'elle ne s'étouffe.
« …… Je suis fatiguée. »
« Votre état parle de lui-même. »
« Ce n'est pas que Diethelm soit méchant, hein… Enfin bref, je suis fatiguée. Consolez-moi. »
Même si elle disait « consolez-moi », faire du contact physique devant les autres… Il jeta un œil à Marco et Erik, et les deux étaient déjà en train de filer vers la porte, comme s'ils s'étaient donné le mot.
Marco avait l'air d'avoir quelque chose à dire, mais voyant Estelle toute molle, il avait jugé qu'il valait mieux la laisser se reposer. Comme leur travail était fini, ils rentraient peut-être directement.
« Vous deux… »
« On s'éclipse juste par hasard, c'est tout. »
« …… Pareil. »
Marco, l'air réticent, emboîta le pas. Il se sentait un peu mal à l'aise de cette attention déplacée, mais pour qu'Estelle puisse se détendre en toute sécurité, mieux valait être à deux.
Peut-être que Marco avait des pensées sur ce « à deux », mais voyant Estelle se retenir, il avait disparu dans le couloir sans trop tergiverser.
La porte se referma avec un claquement. Au bout d'un moment, Estelle se pencha contre le bras de Wilfried, assis à côté d'elle.
« …… La préparation de la cérémonie. J'aidais Diethelm. À cause de ma quantité de magie, j'étais la plus qualifiée. »
« Cérémonie… Ah, celle de l'anniversaire de la fondation. »
La cérémonie de fondation de l'Institut de Magie avait lieu dans une semaine.
Cependant, ça ne concernait pas le Deuxième Bureau. Ce lieu était, comme le disait Estelle elle-même, un jardin clos pour elle, un endroit où l'on l'isolait. On n'avait aucune raison de la faire participer à la cérémonie. C'était même un message implicite : n'y assistez pas.
Donc la cérémonie n'avait rien à voir avec Wilfried non plus, et il comptait travailler normalement ce jour-là. On lui dirait peut-être même de ne pas venir travailler.
« Et puis, par malchance, je suis tombée sur Ionia. »
« …… Ah. »
« Qu'il dise du mal de moi, je m'en fiche. J'endure. Mais il a dit du mal de Wil aussi, alors ça m'a mise en rogne. »
« Tu ne lui as pas répliqué, hein. »
« …… Je l'ai ignoré. Je ne voulais pas créer d'histoires et t'embêter plus que nécessaire. »
Sa nervosité ne venait pas seulement de la faim, mais aussi d'avoir réprimé l'envie de répondre à Ionia.
Pour Wilfried lui-même, ce n'était pas dit en face, et de toute façon, même si c'était le cas, il n'en aurait pas grand-chose à faire. Si on lui disait qu'il manquait de compétence, c'était vrai, et il l'acceptait.
En plus, quand Estelle était en colère, lui, sa propre colère s'éteignait. Le fait qu'elle s'énerve pour lui suffisait amplement.
« Franchement, qu'on dise du mal de moi, je m'en fiche. Bon, si on me trouve un prétexte pour me virer, ça m'embêterait, mais. »
« Diethelm ne le permettrait pas, et si Ionia tentait un abus de pouvoir, la haute direction ferait du bruit. Mon cas aussi est là, donc il n'a pas les coudées franches non plus. »
Ionia avait le pouvoir de décision final en principe, mais ce n'était pas non plus sa loi. La gestion du royaume n'était pas décidée par le roi seul, mais par les ministres qui discutaient des politiques, donc on ne pouvait pas agir en tyran, apparemment.
Ce n'était pas une marionnette non plus, mais le pouvoir réel était entre les mains de Diethelm et les siens, en somme.
Diethelm, en tant qu'adjoint, avait guidé Ionia depuis l'enfance, dit-on, et Ionia ne lui tenait pas trop tête non plus. C'était peut-être ce qu'on appelle « ne pas pouvoir lever la tête ».
« …… Enfin, si Wil dit que c'est bon, je n'insiste pas. »
Gri-gri, Estelle lui frotta le front contre le bras, puis soupira doucement et lui serra le bras.
Wilfried, qui s'était — pas vraiment habitué, mais résigné — à ce qu'on lui colle, décida de la laisser faire tant qu'elle voudrait.
« …… Parce que Wil, c'est mon subordonné. »
« Votre subordonné, oui. »
« Et puis, c'est ma personne précieuse. »
« …… Merci. C'est un honneur. »
Comme ce serait bien d'entendre de sa bouche ce qu'elle entendait par « précieuse ».
Mais ça risque de prendre un moment avant qu'elle n'y réfléchisse, songea-t-il avec un sourire amer, et il prit la main d'Estelle dans la sienne.