« … Estelle, que fais-tu ? »
Un jour de congé, alors que je m'apprêtais à préparer le déjeuner d'Estelle, je la trouvai dans la cuisine, portant un tablier, ses cheveux roses familiers attachés en une seule queue.
Certes, je m'étais dit depuis une trentaine de minutes qu'elle n'était pas là, mais je n'aurais jamais imaginé la trouver en un tel lieu, qui plus est vêtue d'un tablier.
Fondamentalement, Estelle se contente de manger, et je ne l'ai presque jamais vue cuisiner, pour ne pas dire jamais. Je ne pensais pas non plus qu'elle en soit capable.
À mes mots, Estelle promena un regard embarrassé, mais, semblant prendre son courage à deux mains, elle ouvrit timidement la bouche.
« C'est… comme tu me prépares toujours à manger… je me suis dit que je pourrais essayer, moi aussi, sur une suggestion de Grand Frère. »
« Ionia-sama ? »
« Il a dit qu'il ne serait pas mal que je connaisse les peines de celui qui cuisine, pour une fois. C'est vrai que je me fais tout servir, et ça a l'air difficile, alors je me suis dit que si je pouvais ne serait-ce qu'un peu comprendre tes sentiments… »
La proposition d'Ionia n'est pas mauvaise en soi, mais il l'a sans doute soufflée par simple amusement.
Pour , quelle qu'en soit la raison, le fait qu'Estelle s'intéresse à la cuisine est une joie.
Simplement, s'il doit en être ainsi, il préférerait qu'elle le fasse sous ses yeux.
« Tes intentions me font très plaisir, mais j'aimerais autant que tu le fasses là où je peux te voir. Les cuisiniers autour sont aussi perplexes face à cette soudaine intrusion. »
« Heu… »
Jete un coup d'œil aux cuisiniers environnants : ils s'étaient écartés à mon arrivée, mais ils s'affairaient tout en nous lançant des regards furtifs. Ils devaient craindre qu'elle ne fasse quelque bêtise en cuisine.
« Bon, alors, empruntons un coin et essayons de cuisiner ensemble. »
« Je ne veux pas être une gêne… »
« Je ne considère pas ce que tu fais comme une gêne. J'aurais simplement aimé qu'on m'en parle à l'avance. »
« … J'avais envie de te surprendre. Avec ma gratitude de tous les jours, je voulais te préparer un repas. »
« … Merci, tes sentiments me touchent beaucoup. Mais aujourd'hui, cuisinons ensemble. Je ne peux pas te laisser te blesser. »
La confirmation de l'affection d'Estelle me réchauffa doucement la poitrine, mais une chose est une chose, ceci en est une autre.
On ne peut pas non plus mobiliser les cuisiniers, alors mieux vaut lui apprendre pas à pas.
Réprimant l'envie de serrer dans mes bras Estelle qui rougissait, je pris sa main, et sa gêne se teinta d'une joie plus vive.
Pour faire court, le désastre fut évité. Disons plutôt que je l'ai évité.
Si je lui avais confié un couteau, la cuisine risquait de voir surgir un rouge éclatant, alors je l'ai cantonnée aux plats qu'on fait cuire ou sauter, et cela a porté ses fruits.
Comme je n'ai pas quitté des yeux et que j'ai rectifié le tir à chaque instant sous couvert de conseils, il n'y a pas eu de dégâts à proprement parler.
Cela dit, on ne peut pas dire que le résultat soit aussi soigné que s'il avait été fait par quelqu'un d'habitué.
« … Mmm, ça n'a pas l'air très appétissant. »
Puisqu'il faisait beau, nous avons décidé de manger sur la terrasse et y avons dressé les plats tout juste préparés, mais Estelle baissait visiblement les épaules.
Dans les assiettes gisaient des œufs au plat déformés, du bacon noirci au-delà du croustillant, une salade de laitue hachée bien trop finement, et du pain dont la couleur dorée visée avait viré au brun trop poussé. J'avais choisi un menu à la portée d'un débutant complet, pourtant les ratés s'étaient succédés.
Face à Estelle assise à côté de moi, l'air déçu, repensa à ses propres débuts en cuisine et sourit amèrement.
« Pour une première fois, c'est normal. »
« Mais faire manger à Wil quelque chose de pas bon… »
« Ce n'est pas si grave. Même si l'apparence laisse à désirer, l'assaisonnement, on l'a fait ensemble. »
La cuisson est honnêtement ratée, mais l'assaisonnement lui-même a été fait sous la direction de , donc il est normal. Ça peut avoir un goût de brûlé, mais ce n'est pas immangeable.
Pourtant, Estelle semblait contrariée et grommela « … mmm ».
Devant Estelle un peu boudeuse, caressa lentement ses cheveux roses.
« Alors, en guise de touche finale, laissons Estelle ajouter l'épice. »
« … Épice ? »
« Oui. Enfin, comment dire… je me dis que si tu me donnes à manger, ça aura encore meilleur goût. »
J'en rougis rien qu'à le dire, mais le « aah-n » a ce pouvoir, il me semble.
À la proposition hésitante de , Estelle écarquilla les yeux, puis les fit briller de tout son être, piqua le bacon durci sur sa fourchette et le lui tendit.
Sans hésiter, il le porta à la bouche : le bacon était effectivement dur, l'umami s'en était partiellement échappé, mais l'effort qu'Estelle avait fourni pour le préparer semblait y ajouter une saveur toute différente.
« … C'est bon ? »
« C'est bon. »
« Pas à quatre-vingt pour cent par politesse ? »
« … Trente pour cent, disons. »
« Je le savais. »
« Désolé. Mais un plat cuisiné par l'être aimé a toujours meilleur goût. »
« Même du charbon ? »
« Pour du charbon, il faudrait délibérer s'il compte encore comme un plat. … Tant que je suis là, je ne laisserai pas ça arriver. »
« Ehehe, d'accord. »
Il lui chatouilla le nez, elle rit chatouillée, et Estelle se blottit contre lui, posant son front contre son bras.
Même dans l'enceinte, s'afficher ainsi dehors lui sembla discutable, mais Estelle souriait si heureusement qu'il renonça à la gronder.
À la place, il saisit la main qui était là.
« … Un jour, je ferai en sorte que tu dises toi aussi que c'est bon. »
À ce murmure discret, « J'en attends rien de moins » répondit , en entrelaçant ses doigts aux siens.