Le matin du boulanger commence tôt.
Dans le vieil atelier situé en plein cœur de la ville de Shashart.
Le point de vente du pain, agrandi récemment, attire particulièrement l'œil.
C'est ici que travaille le boulanger.
Avant même le lever du soleil, des dizaines d'artisans se rassemblent.
Certains semblent même y avoir passé la nuit.
Pas de salut à voix haute.
Sans doute par souci de ne pas déranger le voisinage à cette heure matinale.
Ils échangent des signes de main pour se saluer, et la journée des artisans commence.
Je m'appelle Thermos, celui qui observe la scène.
Thermos Touchon.
Un homme qui fait la queue depuis avant l'aube pour acheter le premier pain cuit du matin.
On pourrait penser qu'il n'est pas nécessaire d'arriver si tôt chez le boulanger, mais sans faire la queue, on ne peut pas mettre la main sur le pain qu'on désire.
Pour obtenir le pain de leur choix, ceux qui sont ici font la queue.
« Bonjour.
Tu es matinal »
Un habitué m'adresse la parole, je lui rends son salut.
Il m'a sans doute choisi comme interlocuteur pour patienter jusqu'à l'ouverture de la vente.
Moi non plus je n'ai rien d'autre à faire, alors j'accepte la conversation…
En fait, cet habitué m'intrigue depuis un moment.
L'âge des démons est difficile à deviner à l'apparence, mais il doit avoir une cinquantaine d'années.
Ses vêtements sont de la meilleure qualité qui soit, on sent l'aisance financière.
Son ton est doux, il a l'air d'un homme bien.
Probablement le maître d'une maison aisée.
Ce qui m'intrigue chez lui, c'est qu'il vienne acheter du pain en faisant la queue le matin.
S'il a de l'argent, il peut demander à la boulangerie de le lui livrer, ou encore charger un domestique de l'acheter.
Pourquoi ne le fait-il pas ?
Un noble déchu ?
C'est ce genre de pensées qui me tournaient en rond.
« En fait, la femme de mon fils travaille ici.
Je viens acheter du pain pour la soutenir »
Je vois.
Dans ce cas, il doit bien venir lui-même l'acheter.
Convaincu.
Une curiosité qui me trottait dans la tête depuis longtemps vient de se dissiper, je me sens léger.
Pendant qu'on discute de-ci de-là, le soleil commence à se lever.
Puis la porte de l'atelier s'ouvre et les artisans sortent pour s'aligner.
C'est la réunion matinale avant la vente.
La fille du propriétaire du magasin, face aux artisans alignés, lance sa voix.
« Qui sommes-nous ! »
À la voix de la fille du propriétaire, les artisans répondent d'une seule voix.
« Nous sommes des boulangers ! »
« Hmm ?
De simples boulangers ? »
« Nous sommes les artisans qui cuisent le pain le plus délicieux du monde ! »
« C'est bien !
Quel est notre but ! »
« Fabriquer du pain délicieux ! »
« Qui est notre ennemi ! »
« Ceux qui ne mangent pas de pain ! »
« Que devons-nous faire ! »
« Du pain pour le monde ! »
« Exact !
Faire manger du pain à tous les êtres de ce monde ! »
« Gloire au pain ! »
« Alors, donnons le meilleur de nous-mêmes aujourd'hui encore !
Salut ! »
« Bienvenue ! Que choisirez-vous ! C'est noté ! Voici votre monnaie ! Merci beaucoup ! »
Toujours une réunion matinale aussi enflammée.
Oups, mauvaise idée.
La file avance.
La vente a dû commencer.
Mon but : le pain à la sauce soja, le pain au miso et le pain aux yakisoba !
Ces trois-là sont populaires, mais à ma place dans la file, je devrais pouvoir les avoir.
Oui, je les ai eus.
Bien.
C'est grâce à la règle qui limite à cinq pièces par personne et par variété.
Hé, l'habitué a l'air d'avoir réussi son achat aussi.
Au fait, a-t-il pu voir la femme de son fils ?
Hein ?
C'était la fille du propriétaire qui criait tout à l'heure devant tout le monde ?
Ah bon.
Je ne dirai pas qu'elle va avoir du mal plus tard.
Même par alliance, avoir une fille sur qui on peut compter, c'est une bonne chose.
D'ailleurs, le fils, paraît-il, fait officieusement office de garde dans ce magasin de curry qui se trouve au Big Roof Shashart.
« Officieusement » parce que son travail officiel, c'est d'aider son père.
Il se peut qu'on se soit déjà croisés sans le savoir.
Bref, je rentre à l'auberge avec mon pain pour en faire mon petit-déjeuner.
Oui, c'est bon.
Depuis mon arrivée dans la ville de Shashart, les repas sont un bonheur.
Enfin, si on retourne la phrase, tout le reste est truffé de problèmes.
Par exemple, ces cinq qui étaient allés au Cinquième Village pour faire leur apprentissage dans un restaurant de ramen.
La date convenue est passée, ils ne sont pas revenus.
À la place, on a reçu leur lettre de démission.
J'ai envie de les ramener de force, à coups de poing s'il le faut.
La plupart de mes compagnons s'opposent violemment sur la nourriture, curry contre ramen.
Vraiment, se disputer pour des préférences culinaires…
« C'est bon » et « c'est bon aussi », ça ne suffit pas ?
Ceux qui sont obsédés par le baseball, au nombre de quelques-uns.
Tant que ça n'affecte pas leur travail principal, qu'ils fassent.
Ils n'ont pas oublié la collecte de renseignements, j'espère ?
Certains en viennent même à dire qu'on ferait aussi bien de s'installer définitivement dans le Royaume Démon.
Qu'ils aillent chercher un logement pour s'installer, pas la peine.
Ce genre de chose, qu'ils en parlent une fois de retour au pays.
Si on nous lâche ici, ça nous met dans l'embarras.
Et moi, de mon côté, je n'ai pas réussi à créer un point de contact pour négocier avec le Royaume Démon.
C'est embêtant.
C'est embêtant, mais…
En fait, un nouveau problème important vient de surgir.
Au Cinquième Village, il existe un spectacle appelé « cinéma » : on y apprécie d'anciennes images auxquelles on ajoute musique et voix.
Comme la réputation était bonne, je suis allé le voir dans le cadre de la collecte de renseignements.
C'était assez amusant.
Du coup, je l'ai vu trois fois.
Même la troisième fois, c'était bien assez amusant, mais c'est là que je m'en suis rendu compte.
Oui, j'ai remarqué.
Trois outils apparaissaient dans les images du film, et ils me disaient quelque chose.
Les Trois Trésors Sacrés transmis par la famille royale de mon pays et par deux maisons nobles.
Les trésors des deux maisons nobles sont exposés chaque année, je les connais.
Celui de la famille royale est rarement montré, mais j'ai pu le voir car j'étais le compagnon de jeux du prince.
L'utilité des Trois Trésors Sacrés est inconnue, mais ils avaient une lueur mystique.
Leur simple présence procurait un sentiment de bonheur.
Or, dans les images du film, l'un de ces trésors servait à laver la vaisselle.
Un autre servait à cuisiner.
Le troisième servait à traiter les déchets de cuisine.
……
Honnêtement, je m'en suis rendu compte dès la deuxième fois.
La troisième n'était qu'une vérification.
J'espérais me tromper.
Mais ce n'était pas une erreur.
Que faire.
Les Trois Trésors Sacrés de mon pays étaient ce genre d'objets.
Dois-je transmettre ce fait ?
Non, c'est impossible.
Il vaut mieux garder le silence.
Surtout, il ne faut absolument pas que l'on sache que le trésor de la famille royale sert à traiter les déchets de cuisine.
C'est interdit, et pourtant…
Ce film est si amusant.
J'ai le pressentiment qu'il finira par se répandre dans le pays.
Ah.
Vraiment, que faire.
J'aimerais l'oublier.
Manger du pain pour…
Je l'ai déjà tout mangé.
Mince.
J'aurais dû savourer davantage.
Bon sang, il est un peu tôt mais allons manger du curry.
Je pourrai peut-être rencontrer le fils de l'habitué.
Son nom… c'était Gilspark, il me semble.
Oui, en demandant à quelques personnes, je saurai tout de suite.