Enfin.
C’est enfin arrivé.
J’ai appris la crise du monde il y a quarante ans.
J’avais dix ans.
Ce fut une révélation divine.
La voix de Dieu m’a ordonné de sauver le monde.
Ce n’était pas une hallucination.
C’était bien la voix de Dieu.
Ma prière avait été exaucée.
Et je me suis mis en mouvement.
Pour sauver le monde.
Pour rassembler une armée qui frapperait le mal.
Concrètement : les études.
Sans instruction, on n’obtient pas de position.
Sans position, si belle que soit ta parole, personne ne t’écoute, c’est la règle.
Prenez un fonctionnaire et un simple citoyen.
Ils disent la même chose, yet c’est le fonctionnaire qu’on croit.
Il faut la crédibilité qui vient de la position : « Puisqu’une personne en place le dit, c’est vrai. »
Et plus important encore : les relations.
Les liens avec les grands de ce monde sont essentiels.
Ma naissance, noblesse oblige, a joué en ma faveur.
Troisième fils d’un baron, mais j’ai eu, ne serait-ce qu’un peu, l’occasion de croiser des gens influents.
Un roturier n’aurait jamais pu.
J’ai intégré l’administration à vingt ans, et à trente j’avais la charge d’une ville.
À cinquante ans, me voici chancelier.
Bien sûr, je n’ai pas vécu que pour le travail.
J’ai aussi soigné ma vie privée.
Marié à vingt-cinq ans, cinq enfants.
L’aîné a épousé la fille d’un grand noble, un petit-enfant est né.
Le second a un penchant pour la débauche, mais il se rend utile aux moments clés.
Le troisième, chevalier, sillonne les provinces.
On murmure « candidat au titre de héros », mais à mes yeux il est encore loin du compte.
L’aînée des filles, un peu frustre, m’a inquiété pour son mariage, mais ça s’est arrangé.
Il y a des amateurs pour tout, dans ce monde.
Ah, non, je lui suis reconnaissant.
Vraiment.
Ma femme s’en faisait aussi.
Vraiment, tant mieux.
La cadette, renfermée, ne lit que des livres.
Elle s’intéresse à la magie, mais n’aurait pas de don.
C’est dommage.
Heureusement, la famille est aisée.
Qu’elle étudie jusqu’à en être satisfaite.
Personnellement, j’aimerais qu’elle renonce, mais ce n’est pas parce qu’un tiers le lui dit qu’on abandonne.
Bref, les autres chuchotent dans mon dos que je touche au sommet de la gloire…
Mais je n’ai pas oublié mon but initial.
Sauver le monde.
Rassembler pour cela l’armée qui terrassera le mal.
J’ai tout donné.
Le résultat est sous mes yeux.
Une salle de réunion plongée dans le noir, éclairée à la bougie.
Autour de la table ronde, treize hommes et femmes, moi compris, sont assis.
« Président, vous avez oublié votre masque. »
« Ah, pardon, pardon. »
Puisque notre identité ne doit pas être découverte par le Mal, le port du masque est obligatoire.
Pour la respirabilité et la facilité d’élocution, on a adopté un masque triangulaire qui recouvre toute la tête.
Comme ce serait confus si tout le monde portait le même, un numéro figure sur le front.
Je suis le N°1.
Ces temps-ci, je me demande si ce n’est pas un peu étrange.
Bizarre.
Au moment de l’adoption, j’étais enthousiaste… mais ce sentiment a disparu.
Pour autant, pas question de l’abandonner.
Il y a de l’attachement, aussi.
La réunion est menée par le vice-président, N°2.
Sa vraie identité : l’un des cadres de l’Église Korin du pays.
Son sens de la justice est fort, son intransigeance face au mal force l’admiration.
« Une ville qui protège le Mal, il suffit de la raser. »
Simplement, je ne peux m’empêcher de trouver sa sévérité un peu excessive envers le Mal.
« Concernant le Corps magique, les préparatifs sont terminés.
À votre ordre, deux mille hommes peuvent bouger immédiatement. »
C’est le N°4 qui gère le Corps magique.
Le Corps magique est une force de combat centrée sur de puissants mages.
À l’origine, ils n’étaient prévus que pour l’escorte, mais on ne sait pourquoi, ils ont atteint cet effectif.
À fond, ils pourraient monter à cinq mille, dit-on.
« Actuellement, huit héros sont confirmés.
Cependant, cinq parmi eux ont réduit leur activité.
La cause est inconnue. »
Le N°8, spécialisé dans le renseignement, fait son rapport.
« Réduit leur activité ?
Ils ne sortent plus au combat ? »
« Oui.
Pas seulement cela : on dirait qu’ils ne sortent plus du tout.
Certains auraient même commencé le commerce… honnêtement, nous sommes perplexes. »
« Chercher à comprendre le comportement des héros est inutile.
Leur incompréhensibilité est leur force. »
« Hmm.
Soit. Laissons les héros agir comme héros.
Notre carte maîtresse, c’est… la Sainte. »
La Sainte.
Celle qui entend la parole de Dieu, et qui, selon les lieux, devient objet de foi.
Si elle entend la voix de Dieu, elle est notre sœur.
C’est ainsi que je suis allé la contacter… mais le siège de l’Église Korin m’a devancé.
Ne pas avoir pu l’accueillir est regrettable.
« Le bâtiment où la Sainte serait protégée est identifié.
La garde est peu nombreuse.
On peut y aller. »
« On peut y aller », quoi ?
Une action forte me semble peu recommandable, non ?
« Mon armée y ira.
Huhuhu. »
Le Corps magique est l’armée de l’organisation, mais certains ici possèdent leur propre armée privée.
Le N°11, qui lève la main avec assurance… attendez ?
Le N°11, c’est le prince de notre pays, non ?
Le prince n’a pas d’armée.
Ce qui veut dire… qu’il compte mobiliser la Garde impériale ?
Avec les questions de budget, le ministre de la Guerre et le ministre des Finances vont tenir leur tête.
Déjà que la Garde impériale coûte cher parce qu’on privilégie l’apparat.
Attendez ?
Le bâtiment où se trouve la Sainte, c’est à l’étranger, non ?
Y envoyer la Garde impériale de notre pays… ce n’est pas un problème ?
Ça va ?
Prince… non, N°11, sur quoi repose cette confiance ?
« Parce que nous sommes la Justice. »
……
C’est bizarre.
Il y a peu, j’aurais acquiescé… mais le moi d’aujourd’hui ne peut pas l’accepter.
Est-ce que je suis devenu fou ?
« Attaque ennemie ! »
Les gardes postés autour de la salle hurlent.
Tous, sauf moi, saisissent leurs armes.
Mauvais moment pour la remarque, mais bon… tout le monde.
Vos armes ne sont pas un peu… disons, atroces, ou du moins d’un aspect maléfique ?
Ce sont des armes qui incarnent la Justice, donc c’est bon ?
C’est ça ?
L’organisation que j’ai bâtie pendant quarante ans a été anéantie.
Par cinq ou six assaillants.
On ne sait qui ils sont.
Simplement, ils ont paré les sorts des mages d’élite du Corps magique et ont riposté avec des attaques de niveau souffle de dragon.
Pourtant, aucun mort de notre côté.
Au moment de nous frapper, les assaillants ont dit :
Réveillez-vous.
Drôle de chose.
L’organisation est détruite, mais je me sens étrangement léger.
Ai-je fait une erreur quelque part ?
La voix de Dieu entendue il y a quarante ans était-elle une erreur ?
Mon Dieu.
Daignez encore me parler une fois.
« Les situations changent… désolé. »
Voici la parole de Dieu, transmise par la Sainte, quelques jours plus tard.