Je m'appelle Yame.
Gérante de l'île.
Ces derniers temps, on a pas mal de visiteurs, pour une raison ou une autre.
Le problème avec les visiteurs nombreux, c'est l'hébergement.
J'aimerais bien leur offrir l'auberge de la base, mais comme les hauts-elfes, les hommes-lézards et moi y logeons, il y a peu de chambres libres.
On pourrait déménager dans les maisons en construction, mais les finitions intérieures ne sont pas prêtes.
En plus, on s'est habitués à la vie en communauté, donc retourner vivre chacun dans sa maison, maintenant, nous ferait un peu bizarre.
Du coup, on a discuté : garder l'auberge actuelle pour les habitants de l'île, et en construire une neuve pour les visiteurs.
Mais l'idée a été abandonnée.
Raison : manque de main-d'œuvre.
On a déjà toutes les peines du monde à maintenir l'auberge actuelle, alors en gérer une deuxième, c'est impossible.
Alors, on s'est dit : tant qu'on a un endroit pour dormir, ça va. Et si on louait les maisons en construction ?
C'est pas une mauvaise idée, je trouve.
Actuellement, les maisons sont conçues pour qu'une famille puisse y vivre en autonomie.
Donc grande salle à manger, cuisine, deux chambres, bain, toilettes.
Avec ça, les clients peuvent se débrouiller.
Faut que ça marche.
Pour les repas des clients qui ne cuisinent pas, ils viennent à la salle à manger de l'auberge, ou on leur apporte depuis là-bas.
Ça me va.
J'en ai parlé au chef de village, il a dit que ça posait pas de problème, donc on avance comme ça.
Bien sûr, les habitants qui préfèrent vivre dans une maison individuelle peuvent y aller.
Moi, je garde ma maison individuelle tout en restant à l'auberge.
C'est un peu tricher, mais la maison me sert de lieu pour les discussions importantes en tant que gérante de l'île.
L'auberge, hors les chambres privées, c'est ouvert à tous.
Enfin, pour l'instant, ça sera surtout ma planque et mon débarras.
Le reste… la main-d'œuvre.
Ouais, ça manque.
Un ou deux visiteurs, on gère. Mais dix, vingt, ça devient compliqué.
Les hauts-elfes et les hommes-lézards donnent un coup de main, mais alors le développement de l'île n'avance plus.
Non, même si le développement avance, le manque de bras restera un problème.
Recruter, c'est le plus rapide, mais demander à des gens de venir vivre sur une île peu commode… c'est dur à dire.
Même si c'est déjà vachement plus pratique qu'avant.
Comment faire, hein…
Si quelque part il y a un groupe de nomades cherchant un lieu où s'installer, ce serait top.
Ah, mais même dans ce cas, cent, deux cents personnes, on peut pas accueillir.
À l'avenir, peut-être, mais maintenant, c'est impossible.
Donc… une dizaine ?
Deux ou trois familles qui errent ensemble et cherchent un foyer, si elles existent, on les prendrait.
……
C'est peut-être un préjugé, mais j'ai l'impression que des groupes de deux ou trois familles en quête d'installation traînent forcément des ennuis.
C'est peut-être un préjugé…
J'espère que c'en est un.
………………
Tant mieux.
J'ai été sur mes gardes une dizaine de jours, mais personne n'a amené de famille errante cherchant un foyer devant moi.
Je craignais que le chef de village dise « j'en ai ramassé », ou les races marines « on a trouvé des naufragés », ou Urza « je les garde », et qu'ils les amènent.
Mais personne n'est venu.
Tant mieux.
En général, quand je me méfie, Gutch et les autres répondent à mes attentes.
En y repensant, c'était des jours mouvementés.
Profitons de cette paix actuelle, simplement.
Le problème de main-d'œuvre n'est pas résolu, ceci dit.
Yuri, qui passe de temps en temps, fait avancer la construction du port et du phare à toute vitesse avec son engin polyvalent humanoïde lourd multifonction sous-marin.
C'estありがたい, mais j'ai l'impression qu'elle vient trop souvent.
Ça va, elle ?
J'ai demandé, et apparemment elle a accumulé des frustrations au travail.
Elle préfère se la couler douce ici… ou plutôt, piloter l'engin.
Si Yuri est d'accord, je vais pas l'en empêcher, mais.
Attention aux accidents.
C'est quand on a l'habitude que c'est dangereux.
Hm ?
Le dîner de ce soir ?
Les races marines bossent dur aussi, alors c'est barbecue prévu.
Oui oui, je prévois aussi l'alcool.
Bon courage.
Le champ que le chef de village a fait à l'arrache sur l'île.
On peut appeler ça un champ ?
Une bambouseraie s'y était formée.
Ce bambou.
Léger, solide, facile à travailler.
En plus, il repousse la pluie, donc vachement pratique.
Ça fait assiettes, gourdes, gobelets.
Si j'avais eu ce bambou quand j'étais seule, ça m'aurait vachement aidée.
Ah, mais sans outils comme maintenant, l'abattre devait être galère.
C'est costaud.
Difficile à casser à mains nues, il faut taper avec une pierre ou un truc du genre, mais alors la coupure est dégueulasse, ça se fend bizarrement et ça devient inutilisable.
Le feu… le bambou brûle mal, et une fois qu'il prend, il pète.
Super dangereux.
Hum.
Sans hache ni cutter, l'abattage, c'est mort, non ?
Le couper au fil… faudrait une patience d'ange.
L'Inferno Wolf qui a élu domicile dans le kotatsu de la grande salle de l'auberge.
Il a perdu la méfiance, parce que récemment il dort sur le côté.
Même si on fait du bruit à côté, il se réveille pas.
Même réveillé, il nous regarde juste avec un air de « c'est bruyant ».
Bon, vu que personne d'autre que l'Inferno Wolf n'utilise vraiment le kotatsu, c'est pas grave.
……
J'ai dit qu'on n'amène pas de bouffe dans le kotatsu, non ?
On a découvert un morceau de viande avec os à l'intérieur.
Avec de la viande encore accrochée à l'os.
Même avec une tête déconfite, non c'est non.
Comme punition, on retire la couverture du kotatsu pour un moment, ça redevient une simple table.
Devant ma sentence, l'Inferno Wolf m'a fait des yeux suppliants… enfin, une attitude suppliante, mais j'ai pas cédé.
Le kotatsu, on y entre pieds nus, donc propreté.
Toi aussi, tu t'essuies les pieds avant d'entrer, non ?
Du coup, le kotatsu est resté table une dizaine de jours.
L'Inferno Wolf dormait en dessous avec des regrets.
Moi, je me coiffe basically en attachant mes cheveux des deux côtés.
Le chef de village a appelé ça des couettes.
Mais cette coiffure.
Pour mettre le bonnet triangulaire de cuisine, c'est pas top.
Le chapeau de cuistot non plus.
Du coup, quand je cuisine, je les attache en queue de cheval derrière.
Je m'en fiche de la coiffure ?
En vrai, pas trop.
Par contre, la longueur, j'y tiens.
Les cheveux courts, c'est pas mon truc.
Sur ce sujet, ceux avec qui je peux en parler, ce sont les hauts-elfes.
Après le dîner ou les jours de pluie, on discute coiffure de temps en temps.
Urza et Yuri, elles causent pas trop coiffure, par contre.
Les femmes démons du Village du Grand Arbre… les Demoiselles fonctionnaires, c'était leur nom ?
Avec elles, j'ai pu parler coiffure un moment.
Dans la noblesse du Royaume Démon, il y a eu une mode des coiffures excentriques, et elles m'ont montré des portraits de l'époque…
Comme c'étaient elles qui disaient « excentriques », c'était vraiment excentrique.
Des chapeaux tressés dans les cheveux, des nœuds géants tressés, ça avait l'air normal.
Certaines les dressaient en tours, d'autres faisaient des maquettes de maison avec leurs cheveux et les portaient sur la tête.
Leurs cheveux s'abîmaient pas ?
Non, avant ça, elles arrivaient à vivre avec ces coiffures ?
Marcher devait être un calvaire.
Bon, je critique pas la mode des autres, mais j'ai pas envie de copier.
Moi, je veux une coiffure pratique pour bouger.
Il y a eu une nuit avec vent fort et pluie.
L'auberge est intacte.
Le poulailler et la volière aussi, mais un poussin a disparu.
Emporté par le vent, paraît-il.
Les poules font un raffut.
J'irai le chercher, vous, sortez pas du poulailler.
Pour une recherche, on a besoin de monde, mais avec ce vent et cette pluie, l'île est toute boueuse partout.
Laissez-moi faire.
J'ai quand même récupéré un peu de puissance magique.
J'ai mis une demi-journée à retrouver le poussin.
Il était sain et sauf.
Tant mieux.
Il a survécu parce qu'il a réussi à atteindre une des grottes que le chef de village a creusées un peu partout.
Il y avait même de quoi manger pour lui.
Le chef de village a prévu ce genre de situation en creusant des grottes partout ?
……
Je refle trop.
Mais je le remercie quand même.
Quand j'ai ramené le poussin, les poules m'ont fait un accueil musclé.
Je sais qu'elles sont reconnaissantes, mais me becqueter, c'est pas la façon.