La nuit passa.
Quand la clarté du soleil levant parut à l'autre bout de l'horizon, Fang Zheng avait enfin démêlé les souvenirs qui encombraient son esprit et compris l'enchaînement des choses.
D'abord, il était bel et bien mort. Cette conclusion le laissa sans voix. Il s'était toujours tenu pour un homme prudent, qui se préparait à tous les imprévus : une compagne qui rompt, une entreprise qui fait faillite, une trésorerie qui se tarit, un associé qui s'enfuit avec la caisse, un voleur prêt à tuer pour de l'argent, un chauffard ivre au moment de traverser la rue. Fang Zheng envisageait chaque risque, chaque accident possible, et prenait ses dispositions en conséquence. Il aimait cette vie sous contrôle, où des principes immuables permettent de faire face à des situations toujours changeantes. C'était cette philosophie qui l'avait mené au succès.
Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que le monde reste toujours étrange, plein de surprises inimaginables.
Ainsi, le jour où il avait sauté dans le fleuve pour sauver quelqu'un, il n'avait jamais imaginé qu'après avoir ramené la personne sur la berge et l'avoir vue monter dans l'ambulance, il serait foudroyé par une ligne à haute tension qui venait de céder au-dessus de lui.
Plus inattendu encore : une fois mort, il s'était réveillé dans un autre monde.
Quant au corps où il avait ressuscité, le passé de son propriétaire le laissa proprement sans voix.
L'histoire n'avait pourtant rien de compliqué. La petite famille noble où il logeait désormais possédait un trésor secret, et peu de temps auparavant, un groupe de chevaliers du Royaume de la Sainte Église était venu trouver ce petit noble pour lui déclarer que le trésor transmis dans sa famille était une chose maléfique et funeste, et pour exiger qu'il le remette. Le petit noble avait naturellement refusé et chassé les chevaliers. Il n'y avait d'abord pas prêté grande attention, mais la nuit même où il les avait renvoyés, les chevaliers avaient donné l'assaut au manoir et l'avaient noyé dans le sang.
Ce petit noble s'appelait Williams ; il n'était qu'un chevalier apprenti et n'avait jamais rien vu de tel. Mort de peur, il avait pris la fuite sur-le-champ avec le trésor secret. Il espérait obtenir l'aide d'autres familles nobles de la cité, mais en arrivant, il avait appris que le Royaume de la Sainte Église avait publiquement annoncé que la famille Williams pactisait avec des sectateurs, l'avait déclarée ennemie de l'ordre et avait mis sa tête à prix.
La Sainte Église occupait sur ce continent une position révérée ; un petit noble comme Williams n'était que menu fretin et ne faisait pas le poids. Sans recours, les fuyards avaient poursuivi leur course, mais ils n'avaient finalement pas échappé à la traque de la Sainte Église et avaient trouvé la mort ici.
Vu de l'extérieur, avec les yeux de Fang Zheng, il aurait été facile de croire que le Royaume de la Sainte Église était de ces institutions dignes en façade et pourries en dessous, occupées à se repaître de garçons et de filles. Pourtant, après avoir absorbé les souvenirs du petit noble, Fang Zheng dut constater avec dépit que le mandat d'arrêt de la Sainte Église... était mérité.
Car d'après les souvenirs de Williams, si les siens vénéraient la Déesse de l'Ordre en public, ils étaient en réalité les fidèles dévoués d'une secte nommée la « Secte de la Fin des Temps ». Cette secte croyait à la fin de toute chose : un jour, tout ce que le monde contient serait détruit, même les dieux tomberaient, et le Dieu de la Destruction se relèverait pour régner. Ses adeptes s'employaient à affaiblir autant que possible les forces des fidèles de l'Ordre en attendant le retour du Dieu de la Destruction, entre autres besognes aussi absurdes.
Comme on pouvait s'y attendre, la famille Williams trempait en secret dans quantité d'affaires sales et ténébreuses. Du point de vue de Fang Zheng, même sans la justice du Royaume de la Sainte Église, leurs actes auraient suffi à les faire exécuter plusieurs fois sous les lois de son propre monde.
Comment avait-il pu renaître dans la peau d'un homme pareil ?
Cette pensée lui donna un mal de crâne carabiné. Tous les autres transmigrés avaient soit une vengeance profonde à assouvir, soit les attributs cachés d'un héros. Pourquoi lui fallait-il renaître en sectateur que le monde entier méprisait ?
Plus rageant encore : en absorbant les souvenirs de Williams, Fang Zheng découvrit avec accablement que non seulement il était déjà un criminel recherché dans le Royaume de la Sainte Église, mais qu'il ne pouvait pas non plus retourner auprès de la Secte de la Fin des Temps. La raison était simple : d'après ces mêmes souvenirs, le fameux trésor secret de la secte avait été endommagé pendant la fuite !
Le détail de l'accident ne valait pas la peine d'être conté. Face aux poursuivants de la Sainte Église, Williams avait voulu tout risquer et activer l'artefact secret pour un anéantissement mutuel, mais, par une manœuvre fautive ou par simple malchance, l'artefact avait volé en éclats dans un « crac » sec alors que le noble y déversait sa magie, et Williams avait perdu connaissance. C'est là que Fang Zheng était entré en scène.
Pas étonnant qu'il fût traqué à mort !
Fang Zheng imaginait sans peine ce qui l'attendait si la Secte de la Fin des Temps le retrouvait sans qu'il pût produire le trésor : il serait un homme mort. Les sectes se ressemblent dans tous les mondes, riches en supplices qui empêchent aussi bien de vivre que de mourir en paix. À ce compte-là, tomber entre les mains de la Sainte Église valait peut-être mieux : eux, au moins, offraient une mort propre d'un seul coup d'épée...
Ce n'était pas tout. Par les souvenirs de Williams, Fang Zheng apprit que ce monde possédait un système de puissance très avancé. On y trouvait non seulement de la magie et des chevaliers, mais aussi des dragons, des morts-vivants et toutes sortes de monstres et de créatures. Sans parler des divinités et de leurs envoyés... Contrairement aux religions d'escrocs de son monde d'origine, ces sectes-là avaient vraiment du répondant en haut lieu !
En comparaison, Fang Zheng avait beau posséder quelques talents, il estimait qu'ils ne pesaient rien face à la magie et à ces bretteurs d'une adresse invraisemblable. Quant à ce corps où il avait ressuscité ? Ha. Il savait déjà que Williams n'avait que la force d'un chevalier apprenti. La Secte de la Fin des Temps qu'il servait ne lui avait accordé aucune bénédiction divine. Sauf imprévu, n'importe lequel des chevaliers vus la veille l'aurait battu sans effort.
Heureusement, le monde n'est jamais avare de surprises.
À cette pensée, Fang Zheng leva la main. À son geste, l'épais et somptueux livre réapparut. Jusque-là, il n'avait pas pris le temps d'examiner de près ce grand ouvrage surgi de nulle part dans sa paume. Il paraissait aussi épais qu'un dictionnaire, et pourtant, une fois en main, il se révélait léger comme une plume. Sur la couverture noire et lourde, une gemme somptueuse aux reflets multicolores était sertie en son centre, et des cercles argentés rayonnaient depuis la pierre, pareils aux orbites des planètes dans le cosmos.
En ouvrant le livre, Fang Zheng vit son propre nom inscrit en haut de la page. Au centre, un logement recevait une belle gemme blanche. Un givre froid tourbillonnait à la surface du joyau et y ajoutait une note glacée.
Au bas de l'interface s'alignaient trois options : [Invoquer], [Améliorer] et [Téléporter].
Voilà ce que Fang Zheng avait gagné en arrivant dans ce monde : le Codex Dimensionnel !
Plus important encore : c'était le système de jeu qu'il avait lui-même conçu avant sa renaissance !
Devant cette couverture familière, une grimace lui échappa. Jusque-là il n'avait fait que le supposer ; maintenant, il en était sûr : c'était bien le système qu'il avait développé !
Il s'agissait d'un nouveau jeu pour téléphone, encore en développement, intitulé « Codex Dimensionnel ». Le joueur y incarnait un jeune personnage dont le sexe et l'apparence se choisissaient librement. Selon la trame du jeu, il était emporté, pour une raison ou une autre, par des turbulences spatio-temporelles, et s'éveillait dans un monde entièrement neuf. Il y rencontrait un grand livre nommé « Codex Dimensionnel » et commençait un nouveau voyage.
Dans le jeu, une fois le Codex Dimensionnel obtenu, le joueur devenait un « Mage Dimensionnel ». Comme son nom l'indique, il voyageait entre les mondes dimensionnels. Le Codex lui permettait de se téléporter vers différents plans dimensionnels pour y accomplir des tâches variées et gagner des Points Dimensionnels. Ces points servaient à invoquer des pierres d'âme abritant « la puissance d'une âme formidable venue d'un autre plan », ou à renforcer les attributs de ces pierres.
À cet instant, ce que Fang Zheng avait équipé, c'était la pierre d'âme reçue de sa toute première invocation de débutant : le Roi-liche Arthas.
En tant que producteur du jeu, Fang Zheng savait évidemment se servir d'une pierre d'âme. Il y avait deux manières de le faire. La première consistait simplement à la sertir dans le Codex Dimensionnel, comme ici, ce qui lui accordait un bonus permanent. Ce bonus lui offrait un certain renforcement, mais tant qu'il ne dépensait pas de Points Dimensionnels pour améliorer la pierre, il n'obtenait ni capacité ni compétence nouvelle, un peu comme on monte de niveau dans un jeu.
La seconde consistait à libérer entièrement la puissance de la pierre. Une fois celle-ci activée, Fang Zheng pouvait employer toutes les capacités de l'être qui y était lié, presque à l'identique. C'est ce qu'il avait fait un peu plus tôt contre les chevaliers : il avait usé de la force réelle du Roi-liche Arthas, et les chevaliers de la Sainte Église en étaient devenus fragiles et risibles.
Malheureusement, si le mode d'activation avait de quoi griser, il souffrait de nombreuses restrictions. D'abord, il entrait en temps de recharge après usage, comme une compétence dans un jeu. Ensuite, le nombre d'activations était limité. La pierre d'âme [Arthas] que Fang Zheng avait invoquée, par exemple, ne pouvait être activée que cinq fois en tout ; une fois ces activations épuisées, elle se briserait et disparaîtrait.
Dans ce cas, Fang Zheng devrait invoquer une autre pierre d'âme, ou... mourir.
[Exécuteur : Fang Zheng]
[Points Dimensionnels : 0]
[Pierre d'âme équipée : Arthas]
[Bonus reçu : Souverain Immortel (détection des créatures mortes-vivantes +50 %, dégâts des créatures mortes-vivantes +50 %, défense des créatures mortes-vivantes +50 %)]
[Force : E (Vous ne valez pas mieux qu'un homme ordinaire)]
[Agilité : D (Courir plus vite que les autres a toujours ses avantages)]
[Constitution : E (Quand on tue quelqu'un, il meurt)]
[Perception : D (Percevoir les six directions et entendre tous les sons, pour vous c'est la base)]
[Charme : D (Tant que l'autre n'est pas aveugle, il remarquera votre beauté extérieure)]
[Compétences équipées : aucune]
[Tâche exclusive : la Malédiction de Deuillegivre]
[Cette épée magique désire dévorer des âmes gorgées de souffrance, et votre tâche est de rassasier son envie. Deuillegivre a faim (le porteur doit obtenir au moins 1000 unités de Puissance de l'Âme dans le prochain monde de mission. En cas de réussite, récompenses aléatoires +1 ; en cas d'échec, la malédiction de Deuillegivre s'abattra sur le porteur. Compte à rebours : 24 h)]
« C'est vraiment n'importe quoi... »
Devant cette annonce de tâche, Fang Zheng serra les dents. Il comprenait que la Puissance de l'Âme dont il était question désignait sans doute des âmes humaines. Pour accomplir la tâche, il devait donc tuer un millier de personnes... et ce n'était pas comme abattre un millier de cochons ! Même si on lui alignait mille cochons à découper, il n'en viendrait pas à bout en une journée !
Mais renoncer à la tâche ? Ha... Fang Zheng avait joué à Warcraft et savait à quel point cette épée était terrifiante. La malédiction de Deuillegivre... il faudrait un miracle pour y survivre.
Ce qui le contrariait davantage encore, c'est qu'il n'avait aucune idée de la façon dont il avait pu tirer cet objet, car il se rappelait clairement n'avoir achevé que la trame principale et les réglages du système. Les pierres d'âme et les autres plans de mission, il ne les avait pas terminés, et l'équipe de développement n'y avait même pas touché. Alors pourquoi avait-il pu invoquer une pierre d'âme, et pourquoi celle du Roi-liche ?
Et cette téléportation...
« Haaa... »
Devant l'interface, Fang Zheng poussa un long soupir. S'il l'avait pu, il n'aurait vraiment pas voulu accomplir cette tâche. Après tout, nul ne savait dans quel monde le système allait l'envoyer. Mais s'il n'y allait pas, il le savait très bien, avec sa force actuelle la Sainte Église le cueillerait sans effort le jour où elle viendrait.
Il avait envisagé de se cacher dans le monde de mission, mais il savait parfaitement avoir lui-même fixé une durée de séjour maximale dans chacun d'eux. Ce n'était pas tout : comme les pierres d'âme, la fonction de téléportation entrait en temps de recharge chaque fois qu'il achevait une mission et revenait, et ne se réactivait qu'au bout d'un certain délai. Fang Zheng ne pouvait donc ni se terrer indéfiniment dans un monde de mission, ni échapper à la traque de la Sainte Église et de la Secte de la Fin des Temps en enchaînant les missions.
Il n'avait pas d'autre choix que de devenir plus fort. Et puis il avait un pressentiment : s'il n'entrait pas tout de suite dans l'instance, il n'en réchapperait peut-être jamais.
Or ses pressentiments ne le trompaient jamais.
« Téléportation ! »
Sur cette pensée, Fang Zheng n'hésita pas davantage. Il referma le Codex d'un coup sec et murmura le mot. Aussitôt, l'épais Codex Dimensionnel se dissipa entre ses mains en anneaux lumineux qui l'entourèrent. La seconde d'après, sa silhouette avait disparu, et les anneaux se dispersèrent en particules scintillantes avant de s'évanouir sans laisser de trace.
« Frrr... frrr... ! »
Peu après sa disparition, un froissement d'ailes s'éleva. Plusieurs pégases d'un blanc pur descendirent du ciel et se posèrent à l'endroit où Fang Zheng s'était tenu caché.
« Ma sœur, as-tu trouvé quelque chose ? »
Monté sur l'un des pégases, un homme vêtu comme les Chevaliers d'Argent que Fang Zheng avait vus la veille examinait le sol avec soin ; il posa la question à voix basse. À ces mots, une femme chevalier, sur une autre monture, ferma les yeux, sonda un instant les alentours, puis secoua la tête.
« Je ne détecte aucune aura, mon frère. Je crois que la cible a déjà quitté les lieux. »
« Maudit sectateur... »
En entendant la réponse de la chevalière, l'homme serra les poings.
« Non content de tuer nos compagnons, il a profané leurs corps et leurs âmes ! De tels actes sont absolument impardonnables. Au nom de la Déesse de l'Ordre, nous ne laisserons pas les nôtres être morts en vain ! La justice triomphera ! »
Sur ces mots, il fit un geste ferme de la main.
« En route, continuons les recherches. Ce sectateur ne peut pas être allé bien loin ! Il doit être dans les parages ; dispersez-vous et fouillez ! »