Ces derniers temps, Keitel était soudain devenu très occupé. On dirait que la guerre contre Praezia ne se déroulait pas aussi bien que prévu. Normalement, tout aurait dû être fini depuis longtemps. À la place, ils étaient simplement en stand-by sur la ligne de front pour l'instant.
Ferdel était coincé à la résidence du chancelier lui aussi. Je n'avais pas vu ce fourbe de Dranste ces temps-ci non plus.
C'est pas étonnant que je m'ennuie à mourir ces jours-ci.
« Princesse, goûtez donc à ça ! »
Hein ? J'ai entendu la voix d'Elaine. Mais dès que j'ai tourné la tête vers elle, je l'ai vue accourir vers moi. Oh, non, elle allait…
« Tomber ! »
Même pas le temps de finir ma phrase qu'Elaine trébuchait et s'étalait. Aïe, j'ai détourné la tête et regardé à nouveau. Argh, ça a dû faire un mal de chien. Même moi j'ai ressenti la douleur. J'ai soupiré en me touchant le front.
Comment peut-elle tomber avec autant de talent ?
« Ça va ? »
J'ai couru vers Elaine qui gémissait en se relevant. Cerera arrivait déjà de mon côté avec une serviette froide qu'elle avait rafraîchie contre l'arbre d'hiver. Oh, elle a un gros bosse sur le front. Elle est tombée sur la tête ? Et si elle s'était blessée gravement ?
« Princesse ! »
Oui, je suis là. C'est pas comme si j'allais la mordre. Mais contrairement à ce que j'attendais, la première chose qu'elle a faite a été de me tendre l'assiette de flan qu'elle apportait.
« Le flan est encore bon ! Hi hi, tiens ! »
C'est pas le moment de parler de flan. Oh, cette idiote.
Je l'ai trouvée pathétique de rire comme une demeurée après s'être vautrée, mais j'ai quand même accepté son flan. C'était mon flan à la crème préféré après tout. Il était un peu écrabouillé, mais ça allait. C'était même incroyable qu'elle ne l'ait pas renversé en tombant.
J'ai fixé l'assiette et en ai pris une bouchée à la cuillère.
« C'est délicieux ! »
Elaine a souri largement, le même sourire s'étalant sur tout mon visage. Avant que je m'en rende compte, Cerera posait une serviette froide sur sa tête.
« C'est bon ? »
« Ouais ! Tu en veux aussi ? »
« Non, c'est bon. Mange beaucoup, princesse ! »
Hum. Je me suis tournée vers Cerera pour voir si elle en voulait, mais Cerera a souri et a tourné la tête. Elle n'en veut pas non plus ? Alors je vais tout manger toute seule. Pourquoi elles ne veulent pas manger cette chose délicieuse ? Je sais qu'elles me la cèdent toutes les deux mais… Oh, c'est trop bon.
« Va voir le médecin. »
« Je vais bien. C'est juste une petite bosse. »
« Quand même, par précaution. »
« C'est dur pour toi de t'occuper de la princesse toute seule. C'est rien. »
J'étais une gamine sage, donc ça allait que Cerera s'occupe de moi toute seule. Je savais que c'était parce qu'elle a honte d'aller chez le médecin. Elle y allait au moins une fois par semaine à cause de son étourderie.
« Allez, vas-y ! »
C'est pas bien de cacher la douleur qu'on s'est faite en raclant le sol avec ses genoux. Moi aussi j'ai souri et j'ai aidé Cerera. Elaine n'arrivait pas à dire un mot et mordait sa lèvre. C'est une vraie catastrophe ambulante. Elle t'a dit d'y aller déjà.
« Alors je reviens tout de suite. »
Oh, elle a recouru. Son besoin constant de courir était la raison pour laquelle elle trébuchait tout le temps. Je suçotais ma cuillère en mangeant mon flan quand Cerera a attrapé ma tête. Quand j'ai relevé la tête, elle souriait.
« Princesse, Sa Majesté rentrera encore tard aujourd'hui. On rentre au palais d'abord ? »
« Non ! »
Même si je retourne au palais, y'a rien à faire à part attendre. Alors c'est pas mieux de rester ici dans le jardin ? J'ai serré mon flan et me suis assise sous l'arbre d'hiver. Le froid qui émanait de l'arbre était super agréable. Ah, par contre il fait vraiment chaud ailleurs.
« Je veux jouer encore. J'aime l'arbre. »
Comme je suppliais, elle n'a pas semblé avoir le choix. Elle a haussé les épaules et s'est assise à côté de moi. Je me suis posée et j'ai mis le bol de flan sur mes genoux. J'ai poussé un soupir.
Papa, il doit être vraiment débordé. Quand je restais avec lui toute la journée, je voulais sérieusement qu'il dégage, mais maintenant je me sens bizarre. Je pense que c'est à cause de la guerre contre le Sud Praezia. Ça a vraiment l'air de ne pas marcher comme il l'avait prévu. Bah, c'est la vie. Ça aurait dû être fini depuis longtemps, mais j'ai entendu dire que ça avance à pas de tortue.
La situation était meilleure parce que le chevalier Assisi était là. J'ai entendu dire que mon père pourrait devoir partir au front lui aussi.
Bref, Praezia.
« Hmm. »
Mon esprit s'est soudain alourdi. Cette princesse… Je ne me souvenais même plus de son nom. C'était la princesse de Praezia. Elle s'appelait Faylin ?
Oh, je me souviens plus. Je n'en sais plus rien. J'étais déprimée. Le fait que la princesse soit vraiment morte… elle n'avait pas commis un crime qui méritait ce sort. En y repensant, elle est morte à cause de moi, merde. Oh, cette personne est morte à cause de moi. C'était pas comme si j'avais pris un coup derrière la tête, mais au moins ça m'a fait contrôler mes petits gestes. Bon, même si c'est la faute de la princesse, si j'avais pas pleuré comme ça, elle serait pas morte.
« Je sais pas. »
Cerera m'a regardée. J'ai ri comme si de rien n'était. J'ai entendu dire que le Nord Praezia s'était déjà rendu aux forces de mon père, mais le Sud Praezia posait problème.
Étrangement, l'empire de Praezia était virtuellement divisé entre Nordistes et Sudistes. Un peu comme la vieille Rome avait été divisée en Rome d'Occident et Rome d'Orient. Si c'était pareil que Rome, c'était un pays appelé Praezia qui les tenait ensemble. Ils servaient alors le même empereur, mais le système et la culture sont légèrement différents à cause de cette division. Même l'empereur était presque un épouvantail.
S'ils s'unissaient, ils seraient plus forts qu'Agrigent. Mais ça n'arrivera pas parce que le chancelier du Nord et le premier ministre du Sud sont occupés à se chamailler entre eux. La revendication s'est maintenant confirmée en guerre.
Y'avait plein d'histoires compliquées, mais je voulais que mon pays gagne vu que je suis maintenant citoyenne d'Agrigent. J'étais soulagée. C'est vraiment un truc de bébé. Y'a pas de gagnants ni de perdants dans une guerre après tout.
« C'est quoi ça ? »
Comme j'avais fini tout mon flan et que je glandais, j'ai soudain remarqué un chemin que je n'avais jamais vu. Où menait ce chemin ? Je l'avais oublié parce que j'allais toujours au palais Soleil. Pourtant, ce jardin où je jouais en ce moment était un immense jardin au cœur du palais. Il était relié directement à n'importe quelle partie du palais. Enfin, c'est ce que tout le monde disait. Bien sûr, le palais Soleil était le plus proche.
« C'est le chemin pour le Sérail. »
« Sérail ? »
C'est quoi le Sérail ? C'était la première fois que j'en entendais parler. Sérail ?
« C'est un endroit où toutes les princesses et dames des autres pays vivaient ensemble. »
Ah, le harem. Maintenant que j'y pense, l'endroit où j'ai rencontré la princesse de Praezia était quelque part par là. Cerera a ajouté un commentaire.
« Essayez pas d'y aller, s'il vous plaît. »
« Pourquoi ? »
Hein ? Oh, j'avais pas besoin de demander. Je viens de poser une question, et c'était vraiment bête de ma part. Pourquoi ? C'est évident. D'ailleurs, je lui ai posé une question difficile. Mais je pouvais plus la retirer. Bah, je pouvais pas faire autrement. Je me suis contentée de la fixer en attendant sa réponse.
« Y a rien que vous ne puissiez faire, princesse. »
« Je vois. »
Ouais, bon, Cerera disait pas de bêtises. Sûrement aucune garantie que les concubines seraient gentilles avec moi. Toutes essayaient de pas entrer dans le jardin à cause de moi. Peut-être que pour Keitel, les femmes de ce harem n'étaient pas reconnues comme siennes. Bon, la raison pour laquelle il les avait toutes mises dans l'endroit appelé Harem était…