Le jardin avait bien changé, maintenant qu'on était en plein hiver. Peut-être parce que les servantes et les domestiques ne sortaient plus dehors ? J'aimais être à l'extérieur, mais tout le monde préférait rester au chaud dedans. Si je restais près de l'arbre d'hiver, j'avais plutôt trop chaud.
« Tu avais dit que tu reviendrais dans trois mois… menteur. »
Bon, ce n'était pas une guerre qui allait se finir en trois mois, de toute façon. J'avais ouï dire que Keitel faisait un carnage comme un chien enragé là-bas. Du coup, c'était quasi certain qu'il conquerrait Praezia cette année ou en début d'année prochaine.
C'est pour ça que Ferdel avait plus de boulot que jamais ; tous les nobles avaient peur de Keitel vu son comportement. Ils disaient qu'unifier tout le continent n'était pas particulièrement impossible. Le problème, c'est que Keitel n'avait aucune ambition aussi honorable que ça. Je ne semblais pas trouver la moindre once de l'ambition de Gengis Khan dans ses yeux. Tout ça, ce n'était pas pour unifier le continent.
« Je serai ruinée avant ça. Parce que trop s'accaparer de terres mène à la division. »
Ça s'était vu historiquement à Rome ou chez les Mongols. Ça brillait seulement à son apogée, et faire du territoire un tout uni, c'est une autre histoire. De toute façon, si Keitel mourait, Praezia redeviendrait indépendante. Bien sûr, c'est seulement possible si plus de combattants indépendants versent leur sang avant ce jour.
« Bah, ça foirera. Trop conquérir crée trop d'emmerdes. »
Rome ou les Mongols, de sacrés exemples. C'est bien pour un court moment, et c'est plus dur d'unir ses citoyens comme un seul homme. Bah, après la mort de Keitel, Praezia redeviendra son propre pays. Évidemment, avant l'indépendance, plein de gens saigneront pour obtenir cette liberté.
« Je sais pas si c'est de la chance d'être née ici ou pas. »
J'ai réalisé à quel point les choses étaient bien dans ma vie d'avant, avant de naître ici. La démocratie, le droit de voter pour le président de la nation. Des petites choses mais importantes.
Soudain, ce mot me vint en tête. La liberté dont nous profitions aujourd'hui baignait dans le sang que nos ancêtres avaient versé.
« C'est plus mon pays, mais je pense encore à la Corée comme « mon pays ». Tss tss, j'ai encore du chemin à faire. »
Pourtant, si je pensais à ma mère, je pensais plus à Cerera qu'à ma mère de ma vie précédente. C'est une étape naturelle, mais c'est un peu doux-amer. Oublier le passé et le laisser partir. Évidemment, il fallait que je me décide, mais je voulais pas encore l'exclure.
« Probablement parce que c'est d'où je viens. »
Mes pensées, mes croyances, mes valeurs, mon pays qui m'a façonnée en qui j'étais. Parce que c'est le socle de mes pas, la racine de toutes mes pensées ; c'était naturel, en un sens, de ne pas pouvoir lâcher un tel endroit. Je pensais que je le porterais probablement pour le reste de ma vie. Maintenant que les temps étaient différents, le monde était différent, et les valeurs étaient différentes, comment pouvais-je intégrer ce que je connaissais avec les nouvelles choses que j'apprenais ?
« Je pense qu'avoir le souvenir de ma vie d'avant, c'est plus nuisible que bénéfique. »
Quel gamin de deux ans considère ce genre de trucs ? Bon, bien sûr, même si j'allais bientôt avoir trois ans, c'est pareil.