« Euh… c'est vraiment bon comme ça ? »
« Hein ? C'est délicieux. »
« Oui. Comme on s'y attendait de ta part. »
Yorgen et Adéla mordaient à pleines dents dans leurs volumineux sandwichs à la viande grillée, l'air de rien.
C'était sans doute à cause de ce qui s'était passé la veille : Yorgen et Adéla, qui avaient prévu d'acheter le petit-déjeuner et de se rendre tôt à la porte de rendez-vous, étaient passés exprès par la maison pour remercier de la veille.
Pour info, Erland restait à la maison. Enfin, il était toujours dans la barrière, et il devait le récupérer tout de suite pour aller à la porte.
Yorgen comme Adéla s'excusaient platement pour l'affaire de la veille : « Désolés de t'avoir fait faire les courses comme un coursier », et en guise d'excuses, ils m'avaient donné un champignon qui ressemblait à une truffe.
Ce champignon, comme la truffe, pousse sous terre et est extrêmement difficile à trouver, donc très précieux. Chez les hauts-elfes, on l'appelle « champignon souterrain », et boire une décoction de ce champignon permet aux hauts-elfes, qui ont du mal à avoir des enfants, d'en concevoir avec une probabilité assez élevée.
C'est pour ça qu'il est très prisé chez les hauts-elfes.
« Je crois que chez les humains aussi, c'est reconnu comme un tonique précieux. Si tu le vends, ça vaudra un bon paquet. Bien sûr, tu peux aussi l'utiliser toi-même. »
Et Yorgen de sourire en coin.
J'ai pas de partenaire, moi.
Ça se voit, non ?
Le visage crispé, je répondis « M-merci » et hop, dans la boîte à objets.
Même si on me le donne, c'est de l'or jeté par les fenêtres pour moi qui n'ai personne.
Après cet échange, comme de toute façon on devait aller les voir partir (pas pour un dernier adieu, mais Gon-ji et Dora-chan voulaient vérifier qu'Erland était bien embarqué, et du coup Fel et Sui venaient aussi), je proposai : « Puisqu'on y va, pourquoi pas prendre le petit-déj ensemble avant d'aller à la porte ? » Et voilà.
Au passage, le petit-déj d'aujourd'hui, c'était le sandwich à la viande grillée ultra-simple.
Des tranches fines de bœuf de donjon sautées dans la sauce yakiniku habituelle, posées sur du pain de campagne légèrement toasté — spécialité de Teresa — tartiné d'un mélange mayo-sauce yakiniku, avec de la laitue de la marque Alban, le tout généreusement garni de viande grillée, encore arrosé de mayo, et refermé.
Bien sûr, c'est un petit-déj volume max pour Fel et les autres.
Franchement, le matin c'est trop lourd pour moi, alors le mien, même sandwich, mais chargé en laitue Alban, carottes râpées, œuf au plat, sel-poivre, mayo — un végé-sandwich bourré de légumes.
J'ai demandé à Yorgen et Adéla lequel ils préféraient, et tous deux ont choisi le sandwich viande grillée, naturellement.
Comme ce sandwich est calibré pour Fel et compagnie, il est costaud. Je leur en ai donné un à chacun, mais…
Tous deux ont dévoré ça dès le matin avec une aisance impressionnante.
En un rien de temps, c'était plié, et ils avaient encore l'air d'avoir faim.
« E-encore un, ça vous dit ? »
« « Volontiers. » »
Je leur en sers un deuxième, et ils repartent à manger avec un air délicieux.
Tous deux sont fins et élancés, mais ils en mangent, hein.
En plus, un truc aussi calorique et volumineux.
« Moi aussi, je reprends. »
« Moi aussi, ja. »
« Moi aussi ! »
« Sui aussi~ ! »
Fel et les autres aussi, hein.
Je leur en avais empilé une dizaine chacun, pourtant.
Aujourd'hui encore, l'appétit est au rendez-vous dès le matin.
Bref, une fois le petit-déj fini, on a pris le thé en digérant.
« Ah, tiens. Voici, c'est peu de chose, mais un petit cadeau de départ. »
Je posai un rôti de dragon sur la table.
« C-cette odeur ! »
« C'est du dragon vert grillé. Tranchez-le fin, arrosez de cette sauce et mangez. C'est aussi bon en sandwich comme tout à l'heure. »
« Wah, merci~ ! Mon seul regret, c'était de ne plus pouvoir manger la cuisine de Mukouda~ »
« Ah, ça, c'est le seul. C'est le meilleur cadeau de départ qui soit. Merci. »
Yorgen et Adéla étaient aux anges.
Voir leurs visages si contents, ça valait le coup de l'avoir fait.
« Et voilà aussi. Juste un petit gâteau, mais… »
Trois boîtes de cakes dans un panier.
« Une pour vous deux. Les deux autres, c'est pour Moira et Ugoor. Adéla, tu les mets dans ta boîte à objets, et tu leur donnes quand vous rentrerez à Dolan. »
Après, ils vont à la capitale, puis à Dolan, donc ça ira.
Si Adéla les garde dans sa boîte à objets où le temps passe lentement, c'est parfait.
« Wah~, même des gâteaux ! Je suis trop contente~ »
Adéla brillait des yeux à l'entente de « gâteaux ».
Dans n'importe quel monde, n'importe quelle race, les femmes qui aiment le sucré, c'est immuable.
« Ah, celui-là contient de l'alcool, donc Yorgen aussi pourra en profiter. »
« Ho ? Un gâteau à l'alcool, c'est la première fois que j'en entends parler. Ça m'intrigue. »
Y a eu un petit accident à la fabrication, mais il a bien imbibé le rhum, c'est un goût bien adulte, et moi-même j'en suis assez fier, alors j'espère qu'il lui plaira.
« Bon, on va bientôt y aller. »
« Oui. Faut qu'on emmène Erland… »
« Alors on vous attend devant la maison. »
Moi, Fel, Gon-ji, Dora-chan, Sui, on attendait tous devant le corps principal, quand…
« Chotto, Yorgen-jii ! M'attacher en roulé-boulé comme ça, c'est abusé ! Et puis, où vous m'emmenez ?! C'est pas la guilde des aventuriers habituelle, on dirait ! »
« Ferme-la et suis-moi. »
« Chotto chotto, tirez pas comme ça~ ! »
« Haa~. Où on va ? À la capitale, la capitale. Une fois que t'as compris, tais-toi, Erland. »
« Ha?! Adéla-baba, la capitale, pourquoi faut-il aller jusqu'à la capitale ! Je n'ai pas encore rencontré Gon-ji-sama et Dora-chan, le but principal de ma venue dans cette ville ! »
« Imbécile ! C'est ça, justement ! Tu nie pas que tu aimes les dragons, mais tu peux pas embêter les gens comme ça ! »
« Je n'ai pas embêté… »
« Tu peux dire que t'as pas embêté ? »
« Après t'avoir expliqué si longuement, si tu oses affirmer que t'as pas embêté, t'es vraiment une ordure sans humanité. »
« Ugu… Yorgen-jii, Adéla-baba… »
Yorgen, Adéla et Erland apparurent.
J'ai entendu la conversation, et le fait qu'il reste sans voix montre qu'Erland commence enfin, petit à petit, à comprendre que ses actes gênent les gens.
Simplement, son amour pour les dragons l'emporte encore, ou plutôt déborde, et son cœur penche toujours de ce côté.
Et là, ah, Erland me regarde.
« Gon-ji-sama, Dora-chaaan !! »
Les yeux brillants, il bondit vers nous.
Mais *biiin* ! La corde le retient et il s'assoit brutalement.
« Uwaa. »
« Je te laisse pas faire, imbécile. »
Yorgen, tenant fermement les rênes qui liaient Erland, lança ça.
Adéla, elle, secouait la tête, effarée.
Gon-ji et Dora-chan grimacent face à la ténacité, quasi de l'obsession, d'Erland pour les dragons.
« D'abord, les dragons t'ont dit qu'ils te détestaient, non ? »
Aux mots de Yorgen, Gon-ji et Dora-chan hochèrent vigoureusement la tête plusieurs fois.
« M-mentira… C'est un mensonge ! »
Je comprends qu'il veuille pas y croire.
Je comprends, mais bon…
« Non, franchement, c'est une gêne. Toi, t'es trop collant. Du sang, de la salive, c'était trop dégoûtant, j'ai failli te désintégrer au souffle de dragon. »
Gon-ji le dit net, par télépathie.
Oh, il le dit cash.
C'est peut-être un peu dur, mais ce niveau de franchise, ça passe mieux.
« Exact. T'es juste insupportable ! Tu cherches tout le temps à nous toucher ! »
Dora-chan, le visage tout plissé, enchaîne.
Bon, Dora-chan parle par télépathie, donc les mots passent pas, mais sa grimace massive, ça suffit à faire passer le message.
« T'as eu de la chance de pas mourir. »
Yorgen tape l'épaule droite d'Erland, resté planté là, bouche bée.
« T'as eu la vie sauve. Sinon, il serait pas resté un os. »
Adéla, tape sur l'épaule gauche, même ton.
« Sonaaaaa… »
Erland s'effondre de ses genoux.
Hein, il s'en rend compte seulement maintenant, lui… ?
« Urusai na. Adéla, barrière. »
« C'est noté. »
Yorgen et Adéla enveloppent Erland dans une barrière.
« Bon, on y va. »
Yorgen redresse Erland, le tire par les rênes, et direction la porte de rendez-vous.
Notre groupe suit à un peu de distance le leur.
…………………… Vraiment gênant.
Erland, traîné par Yorgen, se tourne vers nous, pleure, et bouge la bouche en silence.
La barrière coupe le son, c'est tant mieux, mais c'est超 gênant.
Fel, Gon-ji, Dora-chan, ont l'air de ressentir la même chose, ils évitent mon regard.
« Nee nee, aruji~. L'oncle elfe pleure. Il est triste ? »
S, Sui-chan, toi ça t'a pas atteint.
« Euh, b-bon, laisse-le tranquille, tranquille. Ouais. »
Dans cette gêne flottante, on arrive enfin à la porte.
Moira, Ugoor et leur groupe étaient déjà là, prêts.
« Hier, c'était notre faute. À cause de ce qui s'est passé, on a cru arriver tôt, mais on vous a fait attendre, apparemment. »
Yorgen s'adresse à Moira et aux autres.
« Non non, c'est nous qui avons trop pressé, on réfléchit. Agir vite, c'est mon habitude. Faites pas attention. »
« Moira-sama a raison. Moi non plus, je ne suis pas tranquille si je n'arrive pas en avance au rendez-vous. Donc, ne vous en faites pas. »
Moira et Ugoor répondent ça.
« Mukouda est venu aussi. Vraiment, on t'a causé bien des ennuis. »
« Vraiment. Toutes nos excuses, encore et encore. »
« Non non, c'est pas à vous de vous excuser. Au contraire, je m'inquiète plutôt de vous voir vous effondrer de surmenage. »
Ceux qui ont le plus morflé, c'est Moira et Ugoor, après tout.
« Ah, j'ai préparé un petit cadeau, aussi. C'est confié à Adéla qui a la boîte à objets, profitez-en plus tard. Ugoor, tu connais, c'est le même gâteau que l'autre fois. »
« Oh, c'est gentil. Ma femme et mes gosses vont être ravis. »
« Ho~, des gâteaux, c'est réjouissant~. »
« Désolé de couper court, mais il est bientôt l'heure… »
Yorgen tire des deux mains sur les rênes d'Erland en disant ça.
Et là, Erland, les larmes coulant comme une cascade, essaie désespérément d'aller vers Gon-ji et Dora-chan.
Hein, Erland, pourquoi vous avez retrouvé de l'énergie ?
Vous pleurez comme une fontaine, et c'est super flippant.
« C'est bon. Allons vite à la capitale. »
« Oui. »
C'est plié. On balance Erland, en sanglots, sur la benne du chariot, Yorgen et Adéla montent aussi.
Moira et Ugoor prennent le premier chariot.
Comme il se doit pour des pontes de la guilde des aventuriers.
Deux beaux chariots, bien solides.
Tout autour, des aventuriers costauds font le guet.
« Alors, à une prochaine fois. »
Ugoor dit ça, et les chariots s'ébranlent.
Moira, Yorgen, Adéla agitent la main.
« À une prochaine fois. »
Je continue d'agiter la main jusqu'à ce que les chariots disparaissent.
« "À une prochaine fois", hein. Moi, j'espère pas le revoir, celui-là. »
« C'est mon avis aussi. »
Bon, Gon-ji et Dora-chan, c'est sûr.
Yorgen est là, ça ira. Adéla aussi. ……………… Probablement.
Je compte sur vous, Yorgen, Adéla.
« Bon, les ennuis sont passés. Maintenant, on peut aller chasser l'esprit tranquille. »
« Oh~, ça va nous changer les idées, c'est bien. »
« Approuvé ! »
« Chasse~ ! »
« Qu'est-ce que vous dites. On n'y va pas. Déjà, le banquet que Gon-ji a promis à Bruno et les autres, il est pas fait. »
« Ha ! C'est vrai, ja. »
« Et puis, faut faire les offrandes aux dieux. »
« Quoi ?! Dis-le plus tôt ! Ne pas honorer Ninlil-sama, c'est inadmissible. »
« Et puis, j'ai déjà décidé où je veux aller ensuite. »
« Un endroit où tu veux aller ? C'est rare que tu le dises. »
« Mais ouais. Et c'est un endroit où Dora-chan est déjà allée. »
« Aruji~, Sui est~ ? »
« Sui aussi y est déjà allé. »
« C'est……… le donjon à viande ! »
« « « Donjon à viande (ka) ! » » » »
Fel, Dora-chan, Sui, qui y sont allés, réagissent.
« C'est quoi, le donjon à viande ? »
Dans le groupe, seul Gon-ji ne connaît pas.
« Fuffuffu, le donjon à viande, c'est un endroit bien amusant pour nous. »
« Viande à volonté, quoi. »
« Plein de viande~ »
Et c'est parti pour le cours sur le donjon à viande, par Fel, Dora-chan et Sui, à l'intention de Gon-ji.