Aujourd'hui, je suis passé chez Lambert pour récupérer le porte-monnaie à fermoir qu'on avait commandé.
Les quatre gloutons — Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui — qui m'ont suivi sous prétexte qu'ils s'ennuyaient, glandent dehors comme chez eux.
Lambert et moi, on file dans la pièce du fond, comme d'habitude.
C'est là qu'il me montre le porte-monnaie fini.
« Oh, superbe travail. Comme on s'y attendait de votre part. »
La taille est pile ce qu'on avait demandé, un modèle qui tient dans la paume. Le fermoir s'ouvre et se ferme avec une fluidité parfaite. La peau de Hunter Green Anaconda a été traitée avec soin, révélant un vert encore plus éclatant.
« C'est bien plus que parfait, c'est au-delà de mes espérances ! »
« Tant mieux. Les artisans étaient motivés comme jamais : une peau d'une qualité inégalée et un nouveau modèle de porte-monnaie. »
Les artisans de Lambert, c'est du solide. Du vrai bon boulot.
« Au fait, j'ai entendu dire que vous alliez à la capitale, Mukouda-san. »
Faut le dire, il est bien informé, celui-là.
« Oui. »
« Dans ce cas, vous feriez bien de rencontrer le comte Langridge. En ce moment, toute sa famille se trouve à la capitale. »
Ah, ouais, forcément. J'y avais pensé aussi. Si le comte est à la capitale, vaut mieux le voir. Vu qu'il m'a pas mal aidé pour le [Remède divin Puissance capillaire], je peux pas me contenter de voir le roi et rentrer.
« C'est prévu. Le maître de guilde m'accompagne, je lui demanderai de nous arranger ça. »
« Ça m'arrangerait bien, de mon côté. »
La vente du [Remède divin Puissance capillaire] passe beaucoup par son introduction, après tout.
« Tiens, pour l'offrande au comte, vous croyez quoi ? Le tonique habituel, c'est acquis, mais pour la comtesse et la fille, shampoing, après-shampoing, masque capillaire, ça le fait, non ? »
« Oui. Et du savon de luxe aussi. »
« Mais du coup, c'est la routine. Puisqu'on fait exprès le déplacement à la capitale, faudrait un petit plus, non ? »
« C'est vrai. Dans ce cas… »
Ce que Lambert propose, c'est le gel tout-en-un qu'on doit livrer à Marie. La comtesse et la fille connaissent déjà son existence, et elles ont deviné que ça venait de moi. Bah, avec tout ce qu'on a comme liens avec la famille du comte, c'est pas surprenant qu'elles aient pigé.
« Compris. J'ajoute ce gel. Et des trucs ramassés dans les donjons, ça vaut le coup d'en mettre ? »
« Ah, c'est vrai… Vous avez conquis plusieurs donjons, Mukouda-san. »
Lambert, pourquoi tu fais les yeux ronds et l'air rêveur, là ?
« Ce genre d'objets, vous ne comptez pas les offrir au roi ? »
« Y a des trucs pour le roi, mais j'ai aussi pas mal de menues pierres précieuses et tout. »
« Des menues pierres précieuses, dites-vous… »
Hein ? Pourquoi tu me regardes avec cet air ahuri ?
« Les pierres, c'est bien, mais si vous avez mis la main sur des potions de haut rang dans les donjons, ça lui ferait peut-être encore plus plaisir. »
D'après Lambert, assurer son stock de potions pour l'imprévu, c'est à la fois un devoir et un marqueur de statut pour les nobles.
« Ah, ben si c'est ça… »
Je sors les potions spéciales de Sui de ma Boîte à objets.
« Y a du bas, du moyen et du haut rang. C'est pas du donjon, mais j'ai une filière, ça se trouve assez facile. »
Forcément, vu que c'est Sui-chan qui les fabrique.
« Disons cinq flacons de chaque, ça va ? »
« Chacun ? Donc cinq du haut rang aussi ? »
Le visage de Lambert se crispe un peu.
Il se passe quoi ?
« Haa… Encore lui… Cinq du haut rang, c'est trop. Trois du bas, un du moyen, un du haut, ça suffit amplement. »
« OK, on fait comme vous dites. »
Suivre l'avis de Lambert, c'est la sécurité.
Ensuite, je lui demande de dire à Marie que le gel tout-en-un sera livré après-demain. En précisant que les détails passeront par Costy, comme d'habitude.
Après quelques bavardages, je quitte la boutique.
À peine dehors, le quatuor des gourmands m'attendait pour m'extorquer des achats bouffe, et on a refait le tour des stands comme hier.
***
En rentrant à la maison, Teresa et les femmes venaient juste de finir le nettoyage du bâtiment principal et s'apprêtaient à partir. Tombé à pic, je leur demande de réunir tous les esclaves.
Peu après, ils arrivent. Le grand salon est squatté par le quatuor des gourmands qui font la sieste le ventre plein, alors on fait ça dans le hall d'entrée.
« L'autre fois, j'ai ramené aucun souvenir. Du coup, c'est un peu pour compenser. »
Je distribue les porte-monnaie à fermoir que je viens de récupérer.
« C'est fait avec de la peau de monstre choppée en donjon. Vous aviez pas l'air d'avoir de porte-monnaie, alors je me suis dit que ça ferait l'affaire. La peau verte, elle claque, non ? »
La famille de Toni et celle d'Alban brillent d'admiration devant les porte-monnaie.
Par contre, le groupe des aventuriers fait une drôle de tête, genre grimace.
« Au fait, c'était quel donjon, au juste ? »
« Vous avez dit que vous alliez à Ronkainen, non ? Si ma mémoire est bonne, y a pas de donjon dans le coin. »
Ce sont Luke et Arvin qui posent la question. Pour des types censés être bêtes, ils ont l'œil vif.
« Euh, un donjon pas trop connu, dans les petits États. »
À peine dit, j'entends des chuchotements : « Tu connais ? » — « Ça veut dire inexploré ? »
« Vous l'avez conquis ? »
Tabasa enchaîne.
« Vous croyez que avec Fel et Gon-jii, j'aurais pas fait ? »
Je leur renvoie la balle. Le groupe des aventuriers acquiesce d'un air « c'est vrai ».
« Mais du coup, c'est la peau de quoi, au juste ? J'ai déjà vu une fois de la peau de serpent magique qui y ressemble, mais si c'est ça, c'est pas le genre de peau qu'on file comme ça à des esclaves comme nous. »
Balzel me dévisage d'un œil torve en balançant ça.
« Moi aussi, vu ce vert éclatant, j'ai pensé au même truc. Mais si c'est ça, y a pas moyen que vous le donniez comme ça, facile… »
Tabasa me toise du même air.
« Serpent magique, peau verte… C'est pas ça, par hasard ? »
« L'an dernier aux enchères… »
Gueule de bois.
Les jumeaux abrutis, ils sont au courant eux aussi ?
« Presque mille pièces d'or. Les aventuriers en ont parlé des mois. Moi aussi je sais. »
Attends, Peter aussi il sait ?
« Euh, euh… »
Pourquoi je transpire comme ça, moi qui suis censé offrir ?
« Bon, je repose la question une bonne fois : c'est quoi, cette peau ? »
Balzel enfonce le clou.
………………Hunter Green Anaconda.
Sous la pression de Balzel, je lâche le morceau d'une petite voix.
Le groupe des aventuriers souffle en chœur : « C'est ce que je pensais… » — « Ah ouais, c'est la loose… »
« Écoutez-moi, Mukouda-san. Offrir un truc fait en peau de Hunter Green Anaconda, même un accessoire, à des esclaves, c'est le genre de truc que personne n'imagine même en temps normal. »
Balzel, l'air halluciné, ouvre le bal d'une leçon de morale en bonne et due forme. Pourquoi donner un truc si cher, que si vous portez un truc si cher vous risquez de vous faire agresser, et j'en passe.
Certes, le risque d'agression, j'y avais pas pensé. Mais bon…
« Moi j'ai dit que c'était bon, alors c'est bon ! Si c'est dangereux de l'emmener dehors, servez-vous-en comme boîte à petits objets à la maison. »
Un porte-monnaie, ça fait très bien boîte à petits objets.
D'abord, leur discours est long et relou.
Et puis, en les écoutant, Toni et sa femme, Alban et sa femme, ils sont verts. Les gamins qui comprennent à peu près la conversation, à part Lotte-chan, ils flippent aussi.
« En cas de pépin, vous pouvez toujours le vendre. Bref, c'est à vous, gardez-le. »
Je les pousse hors du hall vers la sortie et les renvoie chez eux.
Une fois tout le monde parti, une pensée me traverse.
« Tiens, au fait. Comme ils avaient pas de porte-monnaie, je leur ai donné ceux-là, mais du coup ils peuvent pas les sortir… Alors la prochaine fois, je leur ferai des porte-monnaie en peau plus banale, genre Red Boar, et je leur offrirai ça. »
C'est ce que je me dis, moi.