« Bienvenue au bercail ! »
Quand Meynard et Enzo rentrèrent à l'orphelinat en tirant leur roulotte après une journée de travail, une nuée de gamins se rua sur eux.
« On est de retour. »
« Tout le monde, on est de retour. »
Les petits les encerclèrent en piaillant : « De la viande ! », « Viande, viande ! », « Donnez-nous de la viande ! »
Les enfants en pleine croissance avaient toujours faim.
« Bon, bon, vous êtes incorrigibles. »
Tout en râlant, les deux garçons se mirent à préparer le stand pour les gamins.
Pour Meynard et Enzo, qui avaient grandi ici, tout ce monde était de la famille, et les plus jeunes tenaient lieu de frères et de sœurs.
Remplir le ventre de ces affamés était aussi, pour eux, une façon de rendre un peu de ce qu'ils devaient à l'orphelinat et aux sœurs directrices.
Dans un orphelinat qui ne comptait que des mômes en pleine croissance aux appétits d'ogres, le poste de dépense qui faisait le plus saigner le budget, c'était la nourriture, et Meynard comme Enzo savaient que la directrice et les sœurs s'en faisaient constamment du souci.
« Il reste des abats, on va vous faire des brochettes. Vous attendez sagement, hein. »
À présent, le ragoût d'abats à la tomate style tripes était devenu la spécialité phare de leur roulotte et partait en rupture quotidienne, alors c'étaient des brochettes d'abats qu'ils préparaient pour les enfants.
Les brochettes crépitaient sur le feu, laissant couler des gouttelettes de gras.
Et tout autour se répandit l'odeur alléchée de la viande qui grille.
Cette odeur attirée, les gamins accoururent en masse autour du stand.
Tous la bave aux lèvres, ils attendaient, impatients, que les brochettes soient prêtes.
« Oh, vous êtes arrivés à temps, aujourd'hui. »
C'est Luis, qui comme Meynard et Enzo faisait partie des grands et visait le métier d'aventurier, qui lança ça depuis l'arrière du groupe.
« Ah, c'est vous, Luis et les autres. Vous êtes déjà rentrés du donjon ? »
« Ouais. La coordination a bien tourné, la chasse a bien avancé. »
« C'est ça. La chasse d'aujourd'hui, c'était du bon boulot. »
« Oui. On en a abattu six, aujourd'hui. »
« Et on a eu de la chance, un poulet sauvage est sorti aussi. »
Visiblement, la chasse dans le donjon avait été fructueuse, car les camarades de parti de Luis, eux aussi aspirants aventuriers, s'excitèrent tour à tour.
« Je vois. Vous progressez, vous aussi. »
« Hé, bien sûr. »
Luis répondit à Enzo sur ce ton évident.
« On a promis à Frangin, alors. Si on n'avait pas progressé, on n'aurait pas la face de le regarder. »
Aux mots de Luis, ses camarades de parti acquiescèrent.
« Ha ha, c'est ça. Ah, c'est cuit. »
Au signal d'Enzo, les gamins foncèrent en hurlant : « Donnez, donnez ! », « De la viande ! »
« Rangez-vous, rangez-vous ! Si vous faites pas la queue, y en a pas ! Et comme d'habitude, une brochette par personne ! »
À la voix de Meynard, les gosses s'alignèrent net en une file.
Meynard et Enzo leur tendirent une brochette chacun.
Les mômes croquèrent dedans avec des mines ravies.
De ci, de là, s'élevèrent des cris joyeux : « C'est bon ! »
« Aujourd'hui, nous aussi on en veut. »
« Oui, oui. Servez-vous. »
Ils en tendirent une à Luis et aux siens, qui fermaient la marche.
« Mmh… J'ai l'impression que c'est encore meilleur que la dernière fois… »
L'un des camarades de Luis murmura ça en mâchant sa brochette.
« Vraiment ? »
« C'est sûr qu'elle est bonne comme d'habitude, mais… »
« Hé hé hé, ceux qui comprennent comprennent, hein. »
« C'est ça. »
« Qu'est-ce que c'est que cette façon de parler mystérieuse ? »
Meynard et Enzo jetèrent un œil à la brochette et dirent ça.
« Hé ? Vous avez changé quelque chose à cette brochette ? »
« Ah ouais. Nous, on néglige jamais la recherche du goût, au quotidien. »
« C'est exact. La sauce de cette brochette, on en a légèrement modifié le goût il y a quelques jours. »
« C'est vrai ? »
« Juste un chouïa. On a essayé d'ajouter une herbe qu'on n'avait jamais mise jusqu'ici. »
« C'est une différence infime, mais je pense qu'on perçoit une pointe d'acidité rafraîchissante. »
« Grâce à cette herbe, même des abats gras se mangent légèrement, sans lasser, je trouve. »
Luis, sur ces mots, dévisagea sa brochette un moment, puis la remordit comme pour vérifier.
« Mmm… Hum, maintenant que vous le dites, en mastiquant la viande, j'ai l'impression de sentir une pointe d'acidité, effectivement. »
Ses camarades, eux aussi, regoûtèrent leur brochette en marmonnant : « Maintenant que vous le dites… », « C'est vrai… »
« Vous deux aussi, vous vous donnez du mal, hein. »
C'était une nuance subtile, mais la hargne de Meynard et Enzo à vouloir améliorer le goût ne fut pas perdue pour Luis, qui le dit avec gravité.
« C'est normal. On a eu cette chance, alors si on glandait, on n'aurait pas la face de voir le Maître. »
« C'est ça. Pas seulement les brochettes, notre plat phare, le ragoût d'abats à la tomate, on le peaufine aussi jour après jour pour qu'il soit encore meilleur. »
« Bien sûr, en gardant les bases qu'on a apprises du Maître, ceci dit. »
« Dans six mois, on revoit Frangin. »
« Ouais. On a fanfaronné en disant qu'on lui ferait manger nos plats et qu'il en gémirait, alors. Même si c'est impossible, on veut au moins lui montrer qu'on a grandi. C'est pour ça qu'on bosse. »
« Ouais. »
« Si on en est là, moi aussi j'ai dit que la prochaine fois qu'on se verrait, je serais devenu bien, bien plus fort. Mais bon… Ça va être chouette de se revoir ! »
« C'est sûr ! »
« Bon, de toute façon, y a qu'à s'entraider pour bosser dur. »