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« Haa… »
« Pourquoi tu soupires comme ça, Vincent ? »
« Ben… j'ai juste envie de remanger un bon repas. »
« Ouais, ouais. Moi aussi je pense pareil. J'veux remanger la cuisine de Mukouda-san. »
« Toi aussi, Rita, t'as envie de le remanger. Ce bouffe, elle était vraiment trop bonne. »
Les autres membres acquiesçaient aux paroles empreintes de nostalgie de Vincent.
Moi aussi, je pense la même chose.
Je me remémore la mission d'escorte qu'on a acceptée il y a peu.
Pour notre groupe, « Iron Will », c'est devenu une mission inoubliable à bien des égards.
***
L'homme qu'on nous a présenté à la guilde des aventuriers avait un visage plat, du genre qu'on ne voit pas par ici.
Un gabarit moyen, qui n'avait pas l'air fort du tout — normal qu'il demande une escorte pour son voyage.
Il s'est présenté sous le nom de Mukouda.
Mukouda-san voulait aller dans le pays voisin. Nous, on discutait justement pour quitter au plus vite ce pays qui devenait louche, donc même si la récompense de huit pièces d'or était basse pour une mission qu'on accepte d'habitude, on l'a prise.
Le trajet jusqu'au pays voisin était relativement sûr, mais le fait que les repas soient à la charge du client a aussi pesé dans la balance.
Un repas en voyage, ça ne se néglige pas.
Pour cinq personnes, ça coûte un bon paquet.
D'habitude, en route, on mange de la viande séchée et du pain dur. C'est pas bon, mais faut bien manger sinon on a pas la force d'être aventurier.
Je croyais que Mukouda-san allait nous sortir la même chose, mais c'était pas du tout la même ligue.
Les repas qu'il préparait rivalisaient avec ceux des grands restaurants des grandes villes.
Le pain moelleux « fait selon la méthode de mon pays natal », le jambon au sel juste ce qu'il faut, les saucisses gorgées de jus, les soupes chaudes bien garnies… On aurait pas cru qu'on était en voyage, tant c'était luxueux et bon.
On s'est félicités d'avoir accepté cette mission.
Normal.
On mangeait mieux que si on était restés en ville.
Les monstres qu'on a croisés en route n'étaient que des petites frites : gobelins, loups gris. Y a bien eu un sanglier rouge, mais pour nous c'était pas un adversaire qui posait problème.
D'habitude, quand on tue des monstres en voyage, on ramène en priorité les peaux et les crocs qui se vendent cher. La viande, comme elle pourrit vite, on en mange ce qu'on peut sur place et on laisse le reste.
Mais grâce à la Boîte à objets de Mukouda-san, on a pu ramener la viande.
Et le plat qu'il a fait avec la viande de sanglier rouge, assaisonné « à la sauce de mon pays », c'était encore une tuerie.
Sans exagérer, c'est le meilleur truc que j'aie jamais mangé de ma vie.
On se doutait pas que ça allait déclencher ce qui a suivi.
L'odeur alléchante de la cuisine de Mukouda-san a attiré une bête magique légendaire : le Fenrir.
Une bête magique légendaire que personne n'avait jamais vue. Mais nous, en un coup d'œil, on a su que c'était un Fenrir.
Et on a compris direct qu'il fallait pas s'opposer à cette force absolue.
Sur le coup, j'ai vraiment flipé.
J'avais l'impression de pas être vivant.
C'était la première fois depuis que je suis aventurier que je me sentais aussi acculé.
Faut dire que l'adversaire, c'était le Fenrir légendaire.
On dit qu'il a rasé un pays entier. Un adversaire contre qui les humains ne peuvent strictement rien. Et on l'avait en face de nous.
Pourtant, le Fenrir ne nous a pas attaqués.
Il a regardé la cuisine de Mukouda-san et il a dit : « Donne-m'en à manger aussi. »
Puisqu'on pouvait pas lui tenir tête, j'ai dit à Mukouda-san de faire ce que le Fenrir demandait.
Et une fois qu'il a bouffé le plat de Mukouda-san, le Fenrir a sorti un truc impossible.
« Je vais faire un contrat avec toi. »
Au début, j'ai cru que j'avais mal entendu.
Un Fenrir légendaire qui devient le familier d'un humain ? J'en avais jamais entendu parler.
En plus, le dernier témoignage remontait à environ trois cents ans.
Hormis les elfes qui vivent longtemps, nous devions être les premiers humains vivants à en voir un.
Et ce Fenrir qu'on a même pas la chance d'apercevoir, on allait faire un contrat de familier avec lui.
En plus, c'était lui qui le demandait.
Impossible de refuser. Mukouda-san a conclu un contrat de familier avec le Fenrir légendaire.
Et Mukouda-san a donné le nom de « Fel » au Fenrir légendaire.
On a assisté, par un hasard incroyable, à un moment historique.
Seulement, la raison de ce contrat…
« « « « « On aurait jamais cru qu'une bête magique légendaire se laisserait appâter par la bouffe pour faire un contrat de familier… » » » » »
C'était l'avis unanime de nous cinq.
Mukouda-san, lui, avait l'air ahuri, ou plutôt sur le cul, et il traitait Fel-san normalement. Mais nous, on arrivait pas à être aussi optimistes.
Mukouda-san l'avait pas bien réalisé, mais si on apprend qu'il a un Fenrir comme familier, les nobles comme les pays vont pas rester tranquilles.
Ils vont forcément essayer de mettre la main sur cette force.
La réponse de Fel-san à notre inquiétude, c'était : « S'ils s'y risquent, qu'ils crèvent. »
J'ai eu un sueur froide dans le dos.
Parce que Fel-san, il est capable de le faire pour de vrai.
J'ai juste prié pour que les nobles et les pays fassent pas de conneries.
Mukouda-san, lui, s'en fichait. Il disait à Fel-san qui bouffait tout : « Si tu veux de la viande, va la chasser toi-même. »
Quand j'ai entendu ça, nous aussi on est restés bouche bée, médusés.
J'ai respecté Mukouda-san pour avoir osé dire « chasse-la toi-même » à un Fenrir légendaire.
Peut-être qu'au-delà de s'être fait appâter par la bouffe, Fel-san avait compris ce côté-là de Mukouda-san et c'est pour ça qu'il a accepté le contrat.
Un type comme Fel-san ferait jamais un contrat de familier avec des nobles ou des pays qui pensent qu'à s'en servir.
Mukouda-san, lui, n'avait pas l'once d'une idée d'utiliser Fel-san.
Ou plutôt, l'option « utiliser » n'existait même pas pour lui.
Son problème du moment, c'était juste la quantité que bouffait Fel-san. Hahaha.
Et quand Mukouda-san lui a dit « si tu veux de la viande, va la chasser toi-même », ce que Fel-san a ramené, c'était un Rock Bird.
Là, on a été scotchés.
Le Rock Bird, c'est un monstre de rang B.
C'est le genre de bête où nous, « Iron Will », à fond, on sait même pas si on peut gagner.
La fois d'avant où on en a chassé un, tout le monde a fini en lambeaux, et Vincent s'est même cassé la jambe droite.
Un gros morceau comme ça, Fel-san l'a ramené facile, et Mukouda-san nous a filé tous les matériaux à part la viande après l'avoir dépecé.
Il a dit que c'était pour le dépeçage et la viande du sanglier rouge, mais c'était trop.
Pourtant, Mukouda-san a insisté pour qu'on prenne. C'était abusé, mais on a accepté.
Le fait qu'il ait choppé ce Rock Bird en un temps record et sans effort, ça nous a mis la preuve sous les yeux que toutes les légendes sur le Fenrir étaient vraies.
D'ailleurs, ce Rock Bird grillé, c'était un délice.
Cette sauce sucrée-salée était une tuerie.
Bon, bon, j'arrête. Si je repense à la cuisine de Mukouda-san, j'en bave.
L'entrée dans le royaume de Fénen a aussi été sportive.
Même au fort, ils avaient visiblement repéré que Fel-san était le Fenrir légendaire. Les gardes étaient tous alignés pour nous attendre.
On a pu entrer sans encombre parce qu'ils ont compris que Mukouda-san et Fel-san avaient un contrat de familier.
De toute façon, si Fel-san se mettait sérieusement, les gardes du fort feraient pas le poids, et le pays en prendrait un coup.
Ils savaient que grâce au contrat, Fel-san obéissait à Mukouda-san. Plutôt que de se battre et d'aggraver les choses, ils ont choisi de nous laisser entrer.
Dès qu'on est arrivés dans la ville de Farielle, un émissaire noble est venu nous emmerder, mais Fel-san l'a éconduit d'un revers de main.
Mukouda-san va encore avoir des ennuis, mais Fel-san réglera tout.
En y repensant, ces deux-là (un humain et une bête) forment peut-être un bon duo.
« Ah~ J'aimerais bien que Mukouda-san ouvre un resto quelque part. »
Pendant qu'on repensait à ces deux-là, Vincent a sorti ça.
« Ah, moi aussi je pense pareil. S'il en ouvrait un, j'irais manger direct. »
Rita, qui a l'estomac solide, abondonne dans son sens.
« En effet. Même moi, qui ne suis pas particulièrement difficile sur la nourriture, je le pense. »
Même Franca dit un truc comme ça.
« C'est vrai. »
Le taciturne Ramon aussi.
Moi aussi, je le pense.
Mais plus que ça…
« J'aimerais bien les revoir, ces deux-là. »
À mes mots, tous les membres ont hoché la tête.
Un homme au visage plat qui a pas l'air fort mais qui cuisine comme un chef, et Fel-san, la bête magique légendaire qui a fait un contrat de familier parce qu'il s'est fait appâter par la bouffe.
On espère tous les revoir.