C'était une terre ravagée, laissée pour compte après le passage d'une catastrophe naturelle.
Pourtant, ses habitants s'activaient tous avec entrain, la sueur au front, pour la reconstruire.
Chacun portait en lui la même volonté : « Redonner vie à cette terre une fois encore. »
Cette détermination naissait du souhait d'accueillir fièrement leurs proches, le jour où ceux-ci reviendraient sur cette terre qui leur était chère.
Simplement, au milieu de tout cela…
« Punda ! Punda ! Punda ! »
Une fillette, des gants rembourrés de coton aux mains, tapotait rythmiquement un sac de sable suspendu à un arbre.
Ses petites joues étaient gonflées par la bouderie, et ses yeux, gonflés eux aussi, trahissaient de longues larmes.
« Le Grand Prêtre aussi, la Déesse aussi, Onii-chan aussi… Nee-chan Shinobu est une menteuse aussi ! Idiote ! Punda ! Pundaaa ! »
Elle frappait le sac encore et encore, y déversant toute sa frustration. Son nom était Amae.
Ce n'était pas de l'entraînement, juste une évacuation de stress par la colère pure.
Sa famille et ses amis observaient la scène, le visage crispé, un sourire forcé aux lèvres.
« Ah, ahaha, Amae, tu ne crois pas qu'il est temps d'arrêter ? Regarde, Shinobu-chan a laissé… du fil pour l'ayatori ? Des menko ? Grande sœur jouera avec toi, d'accord ? Hein, Macho-san ? »
« H-hum. Le travail et l'entraînement de aujourd'hui sont terminés, alors je t'accompagne. »
Depuis plusieurs jours, Amae ne faisait que pleurer, bouder, faire la tête, et maintenant s'en prendre aux objets.
Au début, sa sœur aînée Tsukushi s'était dit : « Si ça peut la distraire un peu… » et l'avait laissée faire. Mais voyant les petits poings d'Amae gagner en vivacité malgré son jeune âge, elle commençait à trouver la situation vraiment inquiétante.
« …Non. Grande sœur est nulle. Oncle coupe la ficelle, et si on joue aux menko, le sol finit troué. »
« « Ouch… » »
Il fallait à tout prix la calmer, de peur qu'Amae ne se renferme complètement, mais la fillette, boudeuse à outrance, refusait de s'ouvrir.
« Écoute, Amae, moi, ta grande sœur, je te propose de jouer avec moi, qu'en dis-tu ? Puisque tu es la petite sœur d'Earth, tu es aussi ma petite sœur, en quelque sorte ! »
« Fiancée-chan… ? »
« Oui, c'est ça ! Moi, en ce moment… je suis… en retard, complètement à la traîne, mais un jour, dans le futur, Earth et moi… »
« Plus jamais ! Earth-sama, sa femme, c'est la Déesse-sama. Fiancée-chan, c'est… plus jamais ! »
« Haguu !? »
« La femme d'Onii-chan, c'est la Déesse-sama ! La suivante, c'est Nee-chan Shinobu et Nee-chan Sadis ! »
« Attends, ça ferait de la polygamie ! C'est interdit, Amae ! Et puis, même en polygamie, pourquoi je n'aurais pas ma place !? »
Et voilà Fiancée qui, désirant se rapprocher d'Amae, se débattait maladroitement.
« Uu… incapable d'ouvrir ne serait-ce que le cœur d'une enfant, incapable de la guérir… Je reste une immature… »
« Qu'elle est pathétique… Fiancée… »
« Ne dis pas ça, Rival. La princesse fait de son mieux… la reconstruction, l'entraînement, elle devrait être exténuée… et en plus elle a plein de soucis en tête… »
Face à Fiancée qui venait se plaindre en pleurant, Rival et Fu, en amis d'enfance, ne pouvaient s'empêcher de compatir.
Mais alors que l'atmosphère prête à sourire pour un observateur extérieur, Fiancée poussa soudain un soupir…
« C'est vrai… Fu… Les sujets d'inquiétude s'empilent… Toi aussi, non ? Je comprends que tu t'inquiètes, mais tu ferais bien de te reposer un peu. »
« O-oui… Je… comprends… mais… je n'arrive pas à dormir profondément… »
« Fu… De ton côté non plus, aucune communication par télépathie ? De la part de Benrinaf-dono… »
« ……Oui…… »
« ……Je vois… Moi non plus, mon père n'a rien voulu me dire. Qui plus est, il m'a interdit de m'immiscer dans les affaires du Japon. »
Fiancée mordit sa lèvre, l'expression complexe. Fu acquiesça, des cernes creusés sous les yeux, témoignant de sa fatigue nerveuse.
« Une équipe d'enquête conjointe Empire-Royaume des Démons a disparu au Japon… Pas de nouvelles… En plus, la situation politique intérieure au Japon serait chaotique… Le fait que Shinobu ait disparu sans rien dire doit être lié à ça… »
« Oui. J'ai parlé de Shinobu à mon père, et il dit qu'il recueille des informations par l'entremise de l'Empereur Mikado, qu'il connaît bien, et du héros Kojiro des Sept Héros… »
Même à Kakretel, où séjournait Fiancée, la nouvelle de la disparition de l'équipe d'enquête conjointe était parvenue.
Qui plus est, le chef de la délégation impériale n'était autre que Benrinaf, le père de Fu, l'un des Sept Héros.
Et la disparition soudaine de Shinobu, sans un mot, semblait bel et bien liée aux événements du Japon. Impossible de ne pas s'en faire.
« Au début, je me suis dit que Shinobu était partie en douce pour courir après Earth, mais vu le timing, il y a neuf chances sur dix qu'il se soit passé quelque chose au Japon… »
« C'est vrai. Shinobu, qui avait l'air de vivre librement selon ses envies, n'est partie ni pour courir après Earth, ni pour se perfectionner, mais a priorisé ça… Si on y réfléchit… »
À l'origine, Kakretel étant un pays fermé, les nouvelles comme les journaux n'y arrivaient pas régulièrement. Toutes les informations venaient de l'Empire, avec un décalage inévitable.
Fu aurait voulu partir seule pour le Japon, mais l'Empire le lui avait formellement déconseillé, la laissant dans l'impatience.
« Vous deux, vous vous en faites trop. »
C'est alors que Rival intervint, inhabituellement apaisant.
« Benrinaf-sama est un grand mage resté dans l'histoire, l'un des Sept Héros… Quel que soit le pépin, ce n'est pas le genre d'homme à se laisser distancer si facilement. »
« Rival… »
« Plus que de t'inquiéter, Fu, tu devrais te soucier de l'ordre "ne faites rien" qu'on vous a donné. Si nous étions de vrais adultes, capables de ne faire peur à personne… Sa Majesté nous aurait ordonné "Partez pour le Japon tout de suite". Le fait qu'il ne l'ait pas fait, c'est qu'on nous juge encore impuissants. »
Fu baissa la tête sous les mots de Rival. Fiancée les reçut en silence.
« L'équipe d'enquête du côté des démons compte le Rikka Noja… Une existence qui rivalise avec ce Paripi contre qui nous n'avions pas pu lever le petit doigt… Les Sept Héros sont les homologues des Six Suprêmes. … À notre niveau actuel, nous ne serions qu'un fardeau… une gêne… Il n'y a qu'à l'accepter. »
Rival non plus n'était pas sans s'inquiéter pour Benrinaf, son père adoptif, celui qui s'était occupé de lui depuis l'enfance et qu'il respectait profondément.
Mais tant qu'on leur interdisait d'agir, ils n'avaient d'autre choix que de reconnaître leur impuissance présente.
Alors, que faire, puisqu'ils ne pouvaient rien ?
« Oui, tu as raison, Rival… C'est exactement ça… »
« Alors, repose-toi. Macho-san et le Maître l'ont dit, non ? Un repos suffisant fait partie de l'entraînement. Dans ton état, c'est contre-productif. Si tu continues comme ça, tu vas te faire laisser derrière. »
« Ahaha, ça je déteste… D'accord. Je veux devenir plus forte. Et si, plus tard, Sa Majesté nous dit "Finalement, partez", je ne veux pas être encore faible… »
Ce qu'ils pouvaient faire. Se préparer, devenir ne serait-ce qu'un peu plus forts, jour après jour.
Fu en prit conscience et tenta de se reposer un peu.
Mais juste avant…
« Hey… Rival… »
« Quoi ? »
« Même si… Earth, maintenant… pas l'Earth d'avant, pas celui de l'académie… L'Earth d'aujourd'hui, qui avance toujours plus loin… Lui, il aurait fait quoi ? Même avec l'interdiction, il aurait ignoré l'ordre et serait parti au Japon, non ? »
L'Earth qui, enfants, les entraînait tous. L'Earth d'aujourd'hui, qui va bien plus loin, bien plus haut qu'eux. Lui, il aurait fait quoi ?
À cette question, Rival fit la moue…
« Lui, il a la force de choisir ce qu'il fait. Parce qu'il n'a pas seulement battu les Six Suprêmes, il les a faits ses subordonnés. »
« Haha, c'est vrai. »
À cette réponse un peu boudeuse, inhabituelle chez Rival, non seulement Fu mais Fiancée aussi pouffèrent.
C'est ça. Eux, ils n'avaient pas le choix. Mais l'Earth d'aujourd'hui, lui, peut choisir. Cette différence de pouvoir, Fiancée et Fu l'acceptèrent pleinement.
« C'est plus grave ! »
Ce fut à cet instant.
« Hm ? Amae ? »
Celle qui, depuis tout à l'heure, frappait le sac et répondait froidement à ceux qui la calmaient, éleva soudain la voix.
Fiancée, qui s'était fait repousser elle aussi, se retourna malgré elle…
« Amae, je vais devenir encore plus forte ! J'irai chez Bas-kun, et je me ferai renforcer ! »
« Hein, Amaeeee ! »
Voyants le petit dos d'Amae s'élancer vers Basara, décidée à se renforcer par elle-même, Fiancée et les autres ne purent s'empêcher de sourire amèrement en la suivant.