« Yo, Kelvin. Encore une demande accomplie sans encombre ? »
De retour de la forêt de pourpre sombre, alors que je m'apprêtais à entrer dans la ville de Parz, le garde en charge de l'entrée ouest m'interpella.
« Les résultats sont excellents. J'ai même récupéré de beaux matériaux. »
« Ha ha ha, décidément, le meilleur aventurier de Parz ne fait rien comme les autres ! »
Depuis un mois, j'ai enchaîné toutes sortes d'éliminations, en partie pour l'entraînement intensif d'Efil. Il est arrivé que Rio me confie la suppression d'un monstre anormalement puissant, comme aujourd'hui. Il faut dire que les aventuriers affiliés à Parz plafonnent au rang C. Sans que personne l'ait décidé, l'habitude s'est installée de faire remonter ces demandes jusqu'à moi, qui suis de rang B.
« Bon retour à toi aussi, Efil. Pas de blessure ? »
« Merci de votre sollicitude. Pas une égratignure. »
« Tant mieux. S'il t'arrivait quelque chose, ce serait une catastrophe. »
« J'étais avec mon maître, il n'y avait donc rien à craindre. »
Le garde adressa aussi la parole à Efil, qui marchait derrière moi. Elle s'est parfaitement fondue dans la ville de Parz et entretient d'excellentes relations avec ses habitants.
« Nous devons faire notre rapport à la guilde, alors nous allons vous laisser. »
« Désolé de vous avoir retenus. Bon courage pour la prochaine demande ! »
Nous quittâmes le garde et prîmes la direction de la guilde.
« Nous confirmons l'élimination du Vieil Arbre Sage Maléfique. Beau travail, encore une fois ! »
Le rapport d'usage terminé, Anje me remit la prime.
« Cela fait neuf demandes de rang B accomplies d'affilée ! Encore un petit effort et c'est le rang A, monsieur Kelvin ! »
« Félicitations, mon maître. »
« Attendez, la promotion n'est pas encore acquise, hein ? »
Trop absorbé par les éliminations, je n'y avais plus pensé. J'en avais donc déjà bouclé autant.
« Mademoiselle Efil aussi : encore une demande réussie, et elle pourra se présenter à l'examen de promotion au rang B. »
« C'est vrai, il y avait un examen. »
L'examen de promotion au rang C qu'Efil avait passé consistait en un combat simulé, un contre un, face à un examinateur aventurier de rang C. En principe, il n'était pas nécessaire de l'emporter : l'examinateur devait simplement vérifier que la candidate avait bien le niveau du rang C.
« La dernière fois, c'était un combat simulé contre un aventurier de rang C. L'adversaire faisait peine à voir. »
« Il faut dire que la flèche de mademoiselle Efil a atteint l'examinateur en pleine tête au bout de quelques secondes... »
« Eh bien, il était tellement découvert que j'ai cru qu'on me mettait à l'épreuve... »
Le jour de l'examen, Efil avait activé Dissimulation dès le signal de départ, s'était déplacée dans l'angle mort de l'examinateur, puis avait décoché sa flèche. Le trait avait magnifiquement porté, et l'examen s'était arrêté là. Beaucoup trop vite. La pointe avait bien sûr été émoussée, mais l'examinateur avait dû mal encaisser le coup, car il avait quitté les lieux dans la foulée. C'était inquiétant, et surtout il semblait blessé dans son amour-propre, ce qui faisait de la peine.
« Monsieur Uldo, l'examinateur, était un vétéran chevronné, vous savez ! C'est vous deux qui êtes hors normes ! »
Efil a largement le niveau pour combattre dans un donjon de rang B. Qu'elle puisse être en peine face à un simple aventurier de rang C n'aurait aucun sens, mais il paraît que c'est justement cela, l'anomalie.
« Au fait, mademoiselle Anje, j'ai découvert une bonne pâtisserie l'autre jour. Vous viendriez avec moi, une prochaine fois ? »
« Hein, c'est vrai ? Je viens, je viens, c'est promis, Efil ! »
Votre interrupteur « mode travail » s'est éteint, mademoiselle Anje. Efil et elle sont devenues très proches en un mois. Elle s'efforce de séparer le service et le privé pendant ses heures, mais cela s'effondre régulièrement, comme à l'instant.
« Oui, c'est promis. »
Efil répondit avec un sourire. Cette petite est vraiment un ange.
En parlant d'ange, celle qui me vient à l'esprit, c'est Melfina, et elle est actuellement en déplacement. Elle est partie délivrer un oracle à la prêtresse qui a invoqué les héros. Un subordonné à qui elle avait confié une tâche lui aurait fait remonter une affaire urgente. Melfina m'a laissé ces mots avant de se retirer du réseau des subordonnés : « C'est pénible, vraiment pénible. Mon seigneur, je vais expédier cela le plus vite possible. D'ici là, veillez bien sur Efil, entendu ? » Elle prend peu à peu la place d'une mère ou d'une grande sœur pour Efil.
« Mon maître, quand serez-vous libre ? »
« Hmm, je viens aussi, moi ? »
« Si possible... j'aimerais trouver les gâteaux qui sont à votre goût. »
« Ah, ça m'intéresse aussi ! Quel genre de pâtisserie aimez-vous ? »
Contre l'insistance de deux jeunes filles, je n'avais évidemment aucune chance, et je me retrouvai engagé par une promesse.
Les pâtisseries de ce monde sont nettement moins sucrées que celles de l'époque moderne. Pas de gâteau à la crème fouettée ; au mieux, des pancakes généreusement garnis de fruits. Pour moi, imprégné des douceurs modernes, la confiserie d'ici reste franchement insuffisante.
Entre deux demandes d'élimination, Efil apprend la cuisine auprès de Claire. Elle est encore loin du talent de son aînée, mais elle a acquis la compétence Cuisine et progresse à vue d'œil. Beaucoup se méprennent là-dessus : il ne suffit pas d'acquérir une compétence technique. On raconte qu'un aventurier doté de la compétence Art de l'épée a perdu un duel contre un chevalier de même niveau qui, lui, n'en avait aucune. Une compétence n'apporte qu'un correctif. Même sans elle, tout l'entraînement accumulé à l'épée s'exprime pleinement. C'est pour cette raison que je continue de m'exercer à la forge et qu'Efil poursuit son apprentissage de la cuisine. J'aimerais bien qu'elle me recrée un gâteau moderne, un jour.