Un mois s'est écoulé depuis qu'Anje a rejoint notre groupe.
Comme prévu à l'origine, je l'ai fait inscrire à la guilde des aventuriers, et nous accomplissons des demandes en l'habituant peu à peu. Aujourd'hui encore, nous voilà en pleine demande de subjugation, et de fort belle humeur.
« C'est plutôt loin, mais tu vois quelque chose ? »
Je pose la question à Anje, qui inspecte les alentours du haut d'un arbre.
« Aucun problème. Il y a trois Trents Anciens et deux Champignons de Sang. »
« Décidément, Anje a toujours d'aussi bons yeux. Moi, je n'y vois absolument rien. »
Nous sommes en ce moment dans les profondeurs du donjon de rang B, la Forêt Pourpre Sombre. Anje a déjà été promue aventurière de rang C. Les premiers temps l'ont souvent désorientée, mais depuis elle enchaîne les montées de rang sans le moindre accroc.
« Bien. Le tir d'Anje donnera le signal du combat. »
« À vos ordres. »
Anje a choisi l'arc comme arme. Le lendemain du jour où je lui ai dit de réfléchir elle-même à la répartition de ses compétences, elle a monté Art de l'arc et Clairvoyance jusqu'à la limite de ses points disponibles. Portée par l'effet de ses compétences, elle a manié l'arc sans le moindre problème. Non, bien trop bien, même. La première fois qu'elle a décoché des flèches au terrain d'entraînement de la guilde, elles se sont toutes plantées en plein milieu de la cible. Une novice qui touchait un arc pour la première fois. Les aventuriers qui regardaient distraitement autour de nous et moi-même en sommes restés les yeux ronds.
« Kuroto, je compte sur toi. »
Sur l'épaule d'Anje se tient Kuroto, réduit à la taille d'une paume. Même rapetissé, sa force reste la même. Je lui confie un rôle capital, celui de garde du corps chevronné.
« J'y vais. »
Elle bande son arc et tire. Dans cette forêt où la vue ne porte pas, la flèche se moque des quelques centaines de mètres de distance et vient s'engouffrer dans le monstre.
« Gbouh ! »
La flèche se fiche magnifiquement dans la tête du Trent Ancien, et le grand arbre qui était un monstre s'abat dans un fracas sourd. Les Trents qui restent semblent commencer à scruter les alentours. Anje, pourtant, n'a toujours pas été repérée.
« Franchement, elle se débrouille bien, pour une fille en tenue de soubrette. »
« C'est une pièce sur mesure, fabriquée par Anje elle-même. Du cousu main, donc bourré d'effets auxiliaires. »
« Du cousu main, ou plutôt du cousu servante ? »
« Non, ce n'est pas du tout ce que je voulais dire. »
La tenue de soubrette qu'elle porte en ce moment est celle que lui a offerte Claire, retaillée pour le combat. À l'origine, je comptais acquérir la compétence Couture et la confectionner moi-même, mais Anje s'y est opposée, chose rare chez elle.
« La Couture, laissez-moi l'acquérir, je vous en prie ! »
Apparemment, la servante qu'Anje veut devenir se doit aussi de savoir coudre. Elle a ensuite employé les points de compétence gagnés en montant de niveau, jusqu'à atteindre le savoir-faire nécessaire pour fabriquer son équipement actuel. Soit dit en passant, cette tenue de soubrette de combat est son troisième modèle. C'est le fruit cristallisé de ses efforts : chaque fois qu'elle mettait la main sur un matériau rare, elle recousait tout, et chaque fois que son rang de compétence montait, elle recommençait.
Puisque je pouvais lui laisser cette part-là, j'ai pris pour ma part la compétence Forge. Je sentais bien la limite de qualité des équipements qu'on peut acheter à Parz. Dans ce cas, autant fabriquer moi-même les armes et les armures adaptées à chacun ! Une idée un peu courte, je l'avoue. Acquérir la compétence, c'était une chose, mais je me suis heurté à la question des outils et du lieu. Cela dit, Rio, la cheffe de la guilde, m'a résolu le problème : j'ai pu louer un atelier par l'entremise de la guilde. Sous la conduite d'un artisan de ma connaissance et avec l'appui de la compétence Forge, je suis parvenu à forger tant bien que mal. Ensuite, c'est de l'entraînement, et encore de l'entraînement. Grâce à quoi j'ai fini par produire toutes sortes de choses.
« Gbah ! »
Pendant que je bavarde tranquillement avec Gérard, un troisième monstre tombe sous une flèche. La tactique de tir hors de portée, adossée à l'Art de l'arc et à la Clairvoyance, est redoutable. Elle suffit à régler la plupart des combats.
« Il reste un Trent Ancien et un Champignon de Sang. »
« Hm, mon roi. »
En même temps que Gérard me fait signe des yeux, quantité de racines robustes jaillissent du sol. Le Trent Ancien a dû nous remarquer. Fidèle à son rang : pourri ou non, c'est un monstre de rang B.
« C'est déjà terminé, cela dit. »
Sur ces mots, les deux monstres s'affaissent contre terre. Devant une pression du vent aussi écrasante, un monstre de rang B ne peut même plus faire face. La Pression de Vent de Kelvin gagne encore en puissance et finit par broyer les monstres contre le sol.
« Mmh, avec vous deux à l'œuvre, mon tour ne vient jamais... »
« Rassure-toi, le boss de cette forêt n'est plus très loin. »
Alors que nous avançons, une clairière apparaît devant nous, où pousse un arbre unique. Sa hauteur écrase celle des autres arbres, et son écorce d'un violet sinistre inspire la crainte à qui la regarde.
« C'est donc cela, le Vieil Arbre Sage Maléfique ? »
« Hmmm, quelle couleur vénéneuse. Je n'ai aucune envie d'y toucher. »
« Gérard, en avant, et sans râler. Anje, je t'autorise à employer la Flèche d'Embrasement. »
« Oui ! »
La cible de la demande de subjugation du jour est le boss de la Forêt Pourpre Sombre, le Vieil Arbre Sage Maléfique. Un monstre dont on dit qu'il est un Trent ayant dépassé des milliers d'années d'âge avant d'évoluer.
« Gguégogogobagoga. »
Ayant confirmé notre présence, le Vieil Arbre Sage Maléfique se met en mouvement avec une voix sinistre. Ouh là, il vient de lui pousser des espèces de bras épais. Et où est-ce qu'il est sage, celui-là ?
« Je ne comprends pas un mot de ce qu'il raconte ! »
Gérard bondit, et son épée, lancée à une vitesse démesurée, tranche le bras droit tout juste sorti du Vieil Arbre Sage Maléfique. Avec, en prime, une Gueule du Vide libérée au moment où il se reçoit. Sent-il la douleur ? Le Vieil Arbre Sage Maléfique pousse un hurlement qui ressemble à un cri d'agonie et fait tournoyer son poing gauche.
« Hm, il suinte du poison par l'écorce. Et sa régénération est rapide. »
Alors qu'on vient tout juste de le lui trancher, son bras droit est déjà en train de repousser.
« Monsieur Gérard, je tire la Flèche d'Embrasement ! Écartez-vous ! »
Anje le transmet à Gérard par télépathie, à travers Kuroto. Ce Kuroto, en plus de son rôle de garde du corps, sait aussi s'interposer avec elle pour permettre une communication sommaire. C'est grâce à cela qu'Anje peut elle aussi participer au réseau des subordonnés. Kuroto, quel enfant terrible !
« Entendu ! »
Bénéficiant du Pas du Vent, Gérard prend ses distances en un instant, et cette vivacité fait perdre sa trace au Vieil Arbre Sage Maléfique. Par l'effet de ses longues années d'expérience sans doute, l'arbre pressent le danger et déploie tout autour de lui, depuis le sol, des racines d'une épaisseur extrême. Leur solidité dépasse de loin celle d'un Rempart de Falaise, et elles infusent un poison violent à qui les touche. Une défense véritablement inexpugnable.
Les flammes s'étendent des quatre côtés de la flèche, puis finissent par converger vers sa pointe. La Flèche d'Embrasement, qui combine la magie rouge et l'Art de l'arc, est l'une des techniques originales d'Anje. La bénédiction du Roi Dragon de Feu en augmente la puissance, et ces flammes enflent davantage encore.
« ... Hah ! »
La flèche décochée vrombit et répand une chaleur de fournaise. Le rempart du Vieil Arbre Sage Maléfique, qui devait être une défense absolue, brûle et fond, puis la flèche transperce et calcine l'arbre lui-même. On dirait un coup porté par le souffle du Roi Dragon de Feu.
« Gu, gah ! »
La Flèche d'Embrasement reçue en plein ventre s'embrase et empêche toute régénération. Et pourtant, malgré cela, le Vieil Arbre Sage Maléfique ne cesse pas de bouger. Il change l'extrémité de ses branches en des milliers, en des dizaines de milliers d'armes acérées, et les fait pleuvoir comme une averse.
« Gérard, achève-le. »
« Mon roi, merci de votre aide ! »
Sa grande épée d'un noir de jais recevant l'Épée Souveraine de la Bourrasque, Gérard encaisse ces dizaines de milliers d'attaques. D'un seul coup de lame, les branches sont désagrégées, et bientôt l'épée atteint le Vieil Arbre Sage Maléfique.
« Gu... ga... ga... »
Sur le râle d'agonie du Vieil Arbre Sage Maléfique, qui avait traversé des temps interminables, l'affaire est réglée.