Parker amena les enfants. En les voyant se rapprocher ainsi, il ressentit instantanément une vive jalousie. Il s’assit à côté de Bai Qingqing et saisit son autre main.
Bai Qingqing leva les deux mains, passant son regard de l’un à l’autre, tiraillée entre une envie de rire et de pleurer. « Comment voulez-vous que je mange quand vous faites ça ? », lanca-t-elle.
« Je vais te nourrir », répondit immédiatement Parker.
Winston, qui n’avait pas l’âme farouche, lâcha aussitôt sa main. En entendant les paroles de Parker, il ressentit un léger pincement, mais n’éprouva aucune jalousie.
Ce qu’il avait déjà reçu surpassait pourtant toutes ses anciennes ambitions. Que pouvait-il bien trouver à redire ? Il allait pouvoir veiller sur celle qu’il aimait pour le restant de ses jours et savoir qu’elle lui rendait son amour. Satisfait, plus que satisfait.
Bai Qingqing adressa un regard réprobateur à Parker, regrettant intérieurement son langage fleuri. Mais un bonheur tranquille gonflait son cœur.
Après un moment, Curtis revint, porteur d’An’an qui venait de se réveiller de sa sieste.
En constatant que les deux côtés de Bai Qingqing étaient déjà pris, il fronça légèrement les sourcils. Il contourna le groupe et alla s’asseoir derrière elle.
« As-tu mangé ? » demanda Bai Qingqing en se retournant pour récupérer An’an dans ses bras. Voyant la petite bouche frémir, elle comprit qu’elle avait faim.
Elle leva la tête et jeta un coup d’œil aux alentours. Parker et Winston se raidirent instantanément de part et d’autre, offrant leur dos comme rempart contre les regards indiscrêts.
Un grand arbre se dressait juste derrière elle, formant un écran parfait. Rassurée, Bai Qingqing déboutonna simplement sa tunique.
Ce qu’elle ignorait, c’est qu’une autre paire d’yeux observait la scène depuis le haut de l’arbre. Le mouvement de la jeune femme sous le feuillage plongea son spectateur caché dans une sorte de stupeur.
Muir s’était débarrassé du sang séché et préférait ne pas s’immiscer dans une scène aussi intime. Cependant, prévoyant le passage de Bai Qingqing, il l’avait suivie discrètement. Une fois qu’elle eut fixé son campement improvisé, il grimpa tant bien que mal sur le tronc pour l’observer de loin.
Il ne s’y attendait absolument pas. Placé en hauteur, son angle de vue lui révélait la scène avec une intensité crue.
Muir eut l’impression que le sang recommençait à jaillir à flot par ses blessures, pourtant refermées depuis longtemps. Un liquide brûlant parcourait nerveusement ses veines. Il s’était abondamment abreuvé en se nettoyant les plaies, mais sa gorge était désormais plus aride que jamais, pire encore que lors de son épreuve dans le désert.
Il sentait circuler en lui un fleuve en ébullition, une lave prête à surgir. Et pourtant, son corps demeurait raide comme une pierre, gelé sur place.
En matière de camouflage, nul n’était plus discret que Muir dans tout le domaine. Aucun des hommes présents ne l’avait repéré, mais Bai Qingqing cru discerner une présence fantôme. Une pensée traversa soudain son esprit : Muir.
Devant ce lieu bondé où il était presque impossible de distinguer un individu spécifique, elle fixa Curtis, hésita un instant, puis demanda doucement à Winston : « Muir n’est pas venu ? Va-t-il bien ? »
« Il a quelques contusions, mais sa vie n’est pas en danger. Ne t’en fais pas », assura Winston.
Bai Qingqing posa la main sur son cœur, soulagée : « Tant mieux. »
Elle tourna de nouveau la tête, gagnée soudain par une pointe de compassion pour l’homme invisible.
Il était seul, sans amis ni frères au village. Il ne participerait certainement pas à ce genre de rassemblement. L’image de lui resté isolé dans une cavité d’arbre à panser seul ses blessures lui serra le cœur.
Très bien. Elle irait voir Harvey plus tard pour qu’il examine les soins nécessaires.
À l’évocation de ce nom, Winston se rappela une rumeur et esquissa un sourire en coin : « Il semble que Saint Zachary n’ait pas posé son dévenu uniquement sur toi. Il met aussi son attention sur Curtis. »
« Quoi ? » Bai Qingqing resta interloquée. Elle leva les yeux vers Curtis, dont le visage habituellement stoïque était contracté par une fureur visible. Il était si enragé que ses traits en devenaient méconnaissables.
« Qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? » demanda-t-elle, la voix tendue.
Parker, cependant, semblait profondément intrigué et pressa l’autre de continuer. « Quel stratagème prépare-t-il contre Curtis ? »