Après le déjeuner, je me rends au campus de recherche. On y trouve de nombreux amphithéâtres et installations d'entraînement, ainsi que les laboratoires personnels des enseignants. Je me dirige vers le laboratoire d'Annabelle et frappe à la porte.
« La porte n'est pas verrouillée. »
J'imagine que cela veut dire que je peux entrer. J'ouvre la porte et aperçois Annabelle affairée plus loin dans la pièce. Elle s'arrête, se tourne vers moi et m'accueille d'un sourire inquiétant.
« Bienvenue. Installe-toi où bon te semble. »
Eh bien, c'est noté. J'entre et commence à chercher un endroit où m'asseoir… avant d'abandonner. Il n'y a pas la moindre place libre ici !
Je me rappelle que la chambre d'Ophelia était elle aussi bien remplie, mais au moins tout y était rangé et organisé. Ici, le matériel et les livres jonchent le sol dans un désordre total, et le plancher même ressemble à un champ de mines.
Même les chaises et les canapés sont recouverts de paperasse.
« Euh, puis-je déplacer ces affaires ? » « Bien sûr, je m'en fiche. »
Je prends un livre posé sur une chaise et m'assois.
« Bref, j'ai cru comprendre que tu t'intéressais aux outils magiques et à l'alchimie ? » « Oui, quand ma Maîtresse est décédée, je… »
Je me retiens juste à temps d'en dire plus.
Quand Ophelia a su sa fin proche, elle a pris soin de prévenir ses collaborateurs et la guilde, mais personne d'autre. Olivia avait envoyé des lettres à de vieux amis, mais c'étaient tous des gens comme les parents d'Amy. Au vu de la réaction d'Olivia dans le couloir tout à l'heure, j'ai l'impression qu'elle ne connaissait pas Annabelle.
J'ai peur qu'il soit un peu indélicat de lui annoncer la mort de sa maîtresse sans crier gare.
« Ah, ne t'inquiète pas. Je savais qu'il ne lui restait plus longtemps. Même si j'espérais que ce ne serait pas si tôt. »
Elle perçoit mon malaise et parle d'une voix plutôt indifférente.
« Nous nous écrivions régulièrement, et il y a environ trois ans, elle m'a dit quelque chose comme : "Je vais probablement mourir d'ici la fin de la décennie, alors je veux construire un automate magique qui s'occupera de ma fille. Je veux ton avis une fois les plans terminés." » « Je vois. »
Shuma était mort il y a environ quatre ans, donc Ophelia a dû faire ça une fois son deuil terminé et ses blessures refermées.
« Et puis, quand j'ai reçu les plans, j'ai effectivement relevé quelques détails, mais devine quoi ? Elle a pris mes suggestions et les a encore améliorées. Cela me rend fière en tant qu'élève, mais un peu frustrée en tant qu'experte. Je n'ai jamais réussi à surpasser ma maîtresse, après tout. »
Son expression n'a pas changé depuis mon arrivée, mais je crois deviner une pointe de chagrin dans sa voix… enfin, je crois ? J'ai vraiment du mal à cerner ses émotions.
« Bref, revenons au sujet. Qu'est-ce que tu sais faire en alchimie ? » « Euh… Je sais faire des potions ordinaires. Et je suppose que je sais purifier les métaux et les minéraux, ainsi que fabriquer des matériaux composites. »
Je m'entraîne encore à l'alchimie, pas nécessairement tous les jours. Du moins, je parviens maintenant à fabriquer sans problème les potions de soin qu'on m'a apprises en premier, ainsi que des potions de récupération de mana, des antidotes, des médicaments contre la paralysie, et même certains antidouleurs ou remèdes contre les douleurs articulaires.
Je peux aussi allier des métaux entre eux, même si cela me prend encore beaucoup plus de temps que la fabrication de médicaments. Et mettre les métaux en forme sans en altérer les propriétés ne me pose pas trop de difficulté non plus.
« D'accord, et depuis combien de temps es-tu active ? » « Je crois que cela fait un an et trois mois depuis ma création. » « Hmmm… »
Annabelle s'approche de moi, se penche et plonge son regard droit dans mes yeux. Ses yeux d'un noir de jais sont un peu flippants et me mettent mal à l'aise. Je finis par devoir détourner le regard.
« Hein, je croyais qu'elle avait dit qu'elle allait en créer un semi-autonome, mais il y a l'âme d'un mort en toi. » « ..! »
Elle a pu le deviner rien qu'en me regardant ?!
« C-comment… le sais-tu… ? » « Les automates magiques sont le summum des outils magiques, un artisanat très spécifique… dont je suis une spécialiste. »
Ah, c'est vrai. Ophelia avait pu le deviner en me voyant faire les tâches ménagères. Annabelle était son élève, et elle s'est spécialisée dans cet artisanat encore plus qu'elle, donc c'est logique qu'elle le détecte plus vite.
Peut-être n'aurais-je pas dû essayer de garder ce secret. Mais cela veut dire que je dois maintenant dire quelque chose.
Même si c'était par hasard, je n'ai pu me réincarner que parce qu'Ophelia a construit ce corps pour moi. Je ne peux vivre ici que grâce à tout le savoir qu'elle m'a donné, et aux techniques qu'elle m'a enseignées. Ophelia avait conçu ce corps pour s'occuper de sa fille, mais c'est moi qui l'ai investi, et elle m'a quand même acceptée.
C'est une dette que je n'oublierai jamais.
Et c'est pourquoi je ne me permettrai jamais de faire honte à son nom.
« Il est vrai que je suis morte une fois, et que je vis maintenant dans ce corps. Mais ma mort n'avait rien à voir avec ma Maîtresse. Elle ne m'a pas tuée pour m'y enfermer, alors s'il te plaît, n'aie même pas cette idée. »
Annabelle se redresse, plisse légèrement les yeux, mais retrouve bien vite son sourire d'avant.
« Ne t'inquiète pas. Je sais qu'elle ne ferait jamais une chose pareille. »
Elle dit ça sans avoir l'air perturbée par quoi que ce soit de ce que j'ai dit.
« D'ordinaire, il faut cinq ans pour qu'un modèle semi-autonome devienne pleinement autonome, mais tu es active depuis à peine un an. La seule explication, c'est qu'il y a l'âme d'un mort en toi. De tels cas sont rares et constituent un sujet de recherche plutôt récent, donc je ne pourrais pas te dire si ma maîtresse en avait connaissance ou non. »
Annabelle l'a remarqué différemment d'Ophelia. Ce n'est pas ce qui m'inquiète, ceci dit.
« Ma Maîtresse était au courant de mon identité. Est-ce que tu accepterais de garder le secret ? Je tiens à préserver ma relation actuelle avec Olivia. »