J'entendis une voix.
Je me croyais mort, et pourtant une partie de mon esprit veillait encore. Peut-être avais-je eu de la chance et étais-je toujours en vie ; plus probablement, c'était l'autre monde. Un lieu inconnu s'offrit à mes yeux quand je les ouvris. Un mur couvert de livres et d'outils que je ne reconnaissais pas, une pièce d'ensemble sombre et vieille. Une chose au moins était sûre : ce n'était pas une chambre d'hôpital.
« Bon, je pose ceci par ici... »
« Euh... »
« C'est important, ne m'interromps pas, s'il te plaît. »
« Ah, d'accord. »
J'avais tenté d'adresser la parole à la femme devant moi, mais elle refusa d'échanger. Elle paraissait entièrement absorbée par quelque chose.
En tournant la tête, je découvris un grand miroir, très haut. Le souffle me manqua devant ce que j'y voyais. La créature qui s'y reflétait n'était clairement pas humaine : des coutures et des vis parcouraient tout son corps, et des rotules lui permettaient de plier les membres.
Un mannequin. Très proche de l'humain, mais un mannequin tout de même.
Ce qui m'avait tant surpris, pourtant, c'était son apparence. Des cheveux argentés lui tombaient sur les épaules, de longs cils, des yeux bleus brillants comme des saphirs, des lèvres vives. Sa poitrine était généreuse et pourtant joliment dessinée, sa taille sans un excès de matière, ce qui donnait à ses hanches une courbe fort charmante. Elle était belle au point d'en être invraisemblable.
Trop belle, même.
Si j'avais croisé dans la rue une fille avec ce corps, en tenue de tous les jours, je me serais retourné pour la suivre du regard.
« Hm ? »
Quelque chose clochait. Je levai le bras droit. Le beau mannequin du miroir fit de même. J'essayai le gauche. Elle suivit. Je levai les deux bras, puis un genou, et je croisai les jambes. C'était parfait. Sans le moindre décalage, elle reproduisait chacun de mes gestes. Elle devait vraiment adorer imiter les autres.
Ha ha ha, quelle espiègle. Non, attendez. La jolie créature que je regarde, c'est moi.
« Whaaaaaa ?! »
N'importe qui aurait crié dans cette situation.
« Aaah, je t'ai déjà dit de te taire, j'essaie de trava... vailler ?! »
« Ouahhh ?! »
« Hiiiii ?! »
La femme et moi hurlâmes à pleins poumons.
« Bien. Maintenant que tu t'es calmée, je vais tout t'expliquer. »
« D'accord. »
Elle désigna une chaise et je m'y assis, comme indiqué.
Autant que je pouvais en juger, la femme approchait la trentaine. Ses cheveux noirs étaient relevés très haut, et de petites lunettes se dressaient devant des yeux savants, pleins de connaissance. S'il fallait la décrire d'un mot : une femme compétente.
Jolie, mais d'une autre façon que moi, dans mon état présent.
« D'abord : je suis Ophelia Eto Gardeland, sorcière, et ta créatrice. »
Elle venait à peine de commencer et je m'inquiétais déjà. Elle m'avait créée ? Mon intuition était donc juste : on m'avait changée en mannequin. Elle avait aussi parlé de sorcellerie. Nous étions donc dans ce cas de figure là ?
La réincarnation dans un autre monde, ou quelque chose du genre. Comme dans ces animes et ces romans qu'on voit partout, la bénédiction d'un dieu dans un autre monde, le départ de zéro. Je n'aurais jamais cru que cela m'arriverait.
« Tu es l'automate magique que j'ai fabriqué. Ton nom est Natalia. »
« Natalia... »
Mais réincarné en automate ? Je croyais que les slimes et les araignées étaient plus courants. Ah, et je suis désormais un automate femelle : nous sommes donc plus près du changement de sexe... peut-être ?
Peu importe. Ma fabricante, comme elle se présentait, ne semblait pas se rendre compte que ma conscience venait d'un autre monde. Elle ne pouvait pas le savoir, évidemment. Il fallait tout de même que je le lui dise assez vite, sans quoi je serais traitée comme un outil ordinaire. Je devais lui parler, ou je n'obtiendrais jamais les mêmes droits qu'un être humain.
« Alors... »
« Ton rôle consiste à assurer toutes les tâches ménagères, et un jour je te ferai faire un peu d'aventure à côté. Dis-le-moi si cela ne te plaît pas : je réinitialiserai ta conscience sans douleur. »
« ... D'accord. »
« Tu voulais dire quelque chose ? »
« Non, non, j'ai parfaitement compris, Maîtresse. »
Jamais je ne pourrais lui dire la vérité !