Chaque fois que les vents balayaient les montagnes, les arbres du mont Orchidée de Jade bruissaient en vagues vertes, et lorsque la lumière dorée du couchant se déversait sur la montagne luxuriante, elle plaquait les arbres d'or — une mer de verdure scintillant d'écailles dorées, un spectacle magnifique au-delà des mots.
Dans le royaume de Cœur-de-Sage, on appelait cela le Jade Levant rencontrant le Soleil Couchant.
Les énergies prodigieuses du Domaine des Nuées Roses, qui verrouillaient les cieux et scellaient la terre, les Vents Astraux d'Ignis Doré que même les cultivateurs en quête d'immortalité n'osaient affronter, n'étaient ici que de beaux paysages qui avaient forgé une grande renommée et attiré d'innombrables curieux.
Mais pour les gens du commun qui vivaient sur cette terre, ni la forêt de jade ni le couchant doré ne pouvaient rivaliser d'importance avec leurs champs.
Au village de la Petite Rivière, au pied du mont Orchidée de Jade, quelques dizaines de familles travaillaient leurs champs.
C'était le milieu du printemps, le temps des semailles.
Mais dans l'un des champs, un jeune garçon travaillait seul. Il paraissait une dizaine d'années, et pourtant il s'occupait à lui seul de ce grand champ, son visage enfantin couvert de sueur.
« Grand frère Tang Jie ! » Une voix claire retentit au loin.
Le garçon leva la tête et vit une fillette aux cheveux noués en deux couettes dressées sur sa tête comme deux cornes de chèvre, qui accourait avec un bol d'eau.
Ce n'était pas une très jolie fille : des années de travail aux champs avaient rendu sa peau rude et hâlée. Mais ses grands yeux pétillaient d'énergie et d'entrain.
La fillette tendit le bol au garçon. « Grand frère Tang Jie, tu n'es pas fatigué ? Bois un peu d'eau. »
« Merci. » Le garçon prit le bol, mais au lieu de boire, il contempla distraitement le reflet de son visage.
C'était un visage plutôt avenant. Légèrement émacié, la peau claire et nette, avec une arête de nez fort élégante. À vrai dire, le nez est la partie la plus importante d'un visage : quand le nez est beau, c'est toute l'apparence qui s'en trouve rehaussée.
Le garçon possédait ce genre de nez envoûtant, mais ses yeux doux et timorés ne suivaient pas, lui donnant un air plutôt couard et timide.
Cela ne lui plaisait guère ; alors il plissa les yeux, redressa le cou et banda ses muscles. Son regard devint bien plus perçant, et son allure plus intimidante.
Dans ses souvenirs, il avait porté un autre nom — Tang Jiye. (NdT : les deux noms se prononcent de la même façon, mais le second caractère diffère : 劫 pour l'un, 杰 pour l'autre. Nous écrirons « Tang Jiye » pour les distinguer.)
Sur Terre, il avait été un employé de bureau ordinaire dans une entreprise d'une certaine ville. Son père était médecin-chef à l'hôpital municipal, sa mère professeure de mathématiques.
S'il avait poursuivi le cours normal de sa vie, Tang Jiye aurait sans doute gravi les échelons de son entreprise et, avec un peu de réussite, serait devenu un cadre dirigeant du pays aux possibilités illimitées.
Tang Jiye avait travaillé avec assiduité vers ce but et gagné l'estime de ses supérieurs. Il avait même trouvé une petite amie issue d'une famille tout aussi influente. Elle avait le sang chaud, mais aucun défaut majeur.
Nul n'aurait pu prévoir que le désastre s'abattrait sur Tang Jiye.
Tang Jiye marchait simplement dans la rue quand un homme surgit en brandissant un couteau et fit de lui sa deuxième victime.
Il avait vu cet inconnu au visage sauvage taillader une femme au hasard, un pas devant lui, puis l'homme avait planté sa lame acérée dans la poitrine de Tang Jiye... Le petit Tang Jie, lui, était mort d'une manière assez semblable.
Deux ans plus tôt, alors que le petit Tang Jie venait d'atteindre ses dix ans, il était parti chasser dans la montagne avec ses parents et les villageois. Pendant que le reste du village s'occupait d'un ours géant, un sanglier aux deux défenses acérées avait surgi.
Il avait percé un trou dans la poitrine du petit Tang Jie, au même endroit où Tang Jiye avait été poignardé.
La bête avait fini par succomber sous l'assaut effréné des parents de Tang Jie, qui étaient morts eux aussi en l'abattant.
Mais il se produisit alors une chose que l'on pouvait juger tragique ou comique. Tang Jie ne mourut pas. Il revint à la vie.
C'est à cet instant que Tang Jiye était arrivé dans le corps du garçon.
À son arrivée, il découvrit qu'il était orphelin.
Par chance, sa confusion et son hésitation initiales furent prises pour du désespoir et du chagrin après la perte de ses parents. Sous la bienveillance des villageois, il s'habitua peu à peu à ce nouvel environnement et se mit à s'investir avec énergie dans sa nouvelle vie.
Deux années s'étaient écoulées depuis, bien plus vite qu'il ne l'aurait imaginé.
« Grand frère Tang Jie, bois ! » Les grands yeux de la fillette brillaient tandis qu'elle s'adressait à Tang Jie.
« Oh. » Tiré de sa nostalgie par l'appel de la fillette, il but le bol d'eau légèrement trouble.
La petite fille gloussa joyeusement en le regardant vider le bol. Parcourant le champ du regard, elle dit : « Frère Tang Jie, tu ne peux pas faire tout ça tout seul. Laisse-moi t'aider. »
Elle s'apprêtait à se mettre au travail quand Tang Jie l'arrêta. « Yaya, ce n'est pas la peine. Il ne reste que la moitié de ce champ, j'en viendrai à bout en deux jours. »
« Mais tu as encore trois champs à l'est du village, non ? Tu n'y arriveras jamais seul. »
« Je les ai déjà vendus », répondit Tang Jie avec indifférence.
« Vendus ? » Les yeux de Yaya s'écarquillèrent sous le choc. « Tu as vendu les terres de ta famille ? Et que feras-tu plus tard ? »
Tang Jie ne répondit pas. Un homme d'âge mûr s'approcha et caressa affectueusement la tête de Yaya. « Petite sotte, tu ne comprends toujours pas ? L'esprit du petit Jie n'est plus ici ! Il veut partir ! »
Partir ?
Yaya regarda Tang Jie, abasourdie. « Tu... tu veux quitter le village de la Petite Rivière ? »
Pour les gens du Domaine des Nuées Roses, une fille de douze ans n'était plus une enfant. Il aurait été parfaitement normal qu'on la marie d'ici deux ans.
Tang Jie avait beau être orphelin, il était extrêmement intelligent, puisqu'il portait l'âme d'un adulte. Il était en outre plutôt beau garçon, avec un certain charme. Il était naturel que les petites filles l'apprécient.
Jamais elle n'aurait imaginé entendre que Tang Jie voulait partir. Yaya en fut profondément abattue.
Tang Jie hocha la tête. « Oncle Li a raison. L'année prochaine, je vendrai ces deux derniers champs, puis je partirai. »
« Et que feras-tu ? » demanda la fillette d'une voix tremblante.
« J'irai voir le monde extérieur », répondit Tang Jie.
« Qu'est-ce qu'il a de si bien, le monde extérieur ? » Yaya ne comprenait rien à ce que pensait Tang Jie.
L'oncle Li soupira. « Petit Jie, réfléchis-y bien. Le monde est rude. Le village de la Petite Rivière est pauvre, certes, mais c'est un rare havre de paix et de sécurité. Si tu pars d'ici, rien ne garantit que ta vie s'améliorera. L'argent de la vente des terres ne te durera pas bien longtemps. »
« Oncle Li, je sais. J'ai des mains et des pieds, et je sais me débrouiller. Et puis, il reste encore un an, n'est-ce pas ? » répondit calmement Tang Jie.
À cette réponse, l'oncle Li comprit que sa décision était prise ; il ne put que soupirer et se taire.
À ce moment, un éclair de lumière aveuglant jaillit au loin, comme un soleil levant, et chacun dut fermer les yeux jusqu'à ce que la clarté s'éteigne. Vint ensuite un grondement de tonnerre qui fit pâlir la petite Yaya et la fit tomber sur le derrière.
Tous levèrent la tête en même temps : le temps avait brusquement changé. Le ciel s'était assombri, et la mer de nuages dorés était agitée de remous frénétiques.
On distinguait nettement deux personnes volant à travers la mer de nuages, les nuées tourbillonnant et dansant sauvagement autour d'elles.
L'une était nimbée d'une éblouissante lumière dorée qui lui donnait l'air d'un dieu descendu dans le royaume des mortels. L'autre portait d'amples robes blanches et faisait tournoyer une épée qui libérait des nuées de qi d'épée. Partout où passait la lumière de la lame, d'innombrables arbres du mont Orchidée de Jade se brisaient net.
« Xu Muyang, tu ne peux pas fuir. Soumets-toi docilement ! » La silhouette en armure dorée fendit la lumière d'épée et projeta une immense paume vers l'homme en robes blanches. Imperturbable, celui-ci esquiva de côté. Une gigantesque empreinte de main s'abattit des cieux, percutant le grand rocher au sommet du mont Orchidée de Jade et le réduisant instantanément en poudre. Le sommet de la montagne trembla.
« Des Immortels ? Des Immortels se battent ? » Les villageois de la Petite Rivière levèrent les yeux et poussèrent des cris d'alarme. Jetant leurs houes, ils coururent se mettre à l'abri.
Quand les Immortels s'affrontaient, les mortels souffraient. Les gens du commun vivant dans le Domaine des Nuées Roses avaient appris depuis longtemps à éviter les retombées des batailles d'Immortels. Le village de la Petite Rivière était certes isolé et pauvre en énergie spirituelle, et les villageois voyaient rarement des Immortels, mais ils avaient tout de même pris la précaution de creuser des grottes pour s'y cacher.
Les villageois se ruèrent dans les caves sous leurs maisons. Seul Tang Jie continua d'observer de loin la bataille des Immortels, une lueur fervente dans les yeux.
Il murmura : « Des Immortels... Ce sont ça, des Immortels ? »
Depuis son arrivée en ce monde, il savait qu'il existait des cultivateurs, mais il n'avait encore jamais vu de véritable Immortel. Les récits sur les Immortels relevaient de la légende, n'existant que dans l'imaginaire. Aussi, même s'il aspirait à en devenir un, il ne s'y était pas acharné.
Mais aujourd'hui, il le voyait enfin.
Les deux Immortels dans les nuages déployaient à chaque instant une force prodigieuse et, à chaque choc, les ondes de choc anéantissaient tout sur leur passage et faisaient même trembler la terre.
C'était donc cela, la puissance des Immortels ?
Tang Jie n'aurait jamais imaginé que sa première vision d'Immortels serait si splendide et grandiose. En cet instant, une envie intense s'empara de lui :
Je veux devenir un Immortel !
Il n'y avait pas de raison, et il n'en avait pas besoin !
La grâce divine que déployaient les Immortels en dispersant les nuages dorés suffisait à emplir son cœur d'une aspiration infinie.
Ainsi, d'un seul regard, Tang Jie prit la résolution de chercher l'immortalité coûte que coûte !
« Oui, c'est pour cela que je suis venu en ce monde ! » murmura Tang Jie.
Quant à savoir pourquoi il voulait devenir Immortel ?
Quel genre d'Immortel il deviendrait ?
Ou même ce qu'étaient les Immortels ?
Tang Jie s'en moquait !
Rien de tout cela n'avait d'importance.
Les Immortels étaient les Immortels, et le devenir suffirait à combler son vœu !
Il marcha à grands pas vers les deux Immortels qui s'affrontaient dans le ciel lointain.
« Tang Jie, reviens ! » cria l'oncle Li.
Tang Jie répondit d'un cri : « Allez vous cacher ! Moi, je vais voir. Peut-être que l'un d'eux me prendra pour disciple. »
« C'est impossible ! » hurla l'oncle Li. « La porte de l'immortalité est difficile à franchir ! Petit Jie, ne fais pas l'idiot ! »
Tang Jie éclata de rire.
Il comprenait naturellement combien il était difficile de franchir la porte de l'immortalité.
Chercher la force est un instinct humain. Tang Jie voulait l'immortalité — pourquoi les autres ne la voudraient-ils pas ?
C'était précisément parce que le monde entier cherchait l'immortalité que le seuil en était si haut.
On pouvait comparer cela au concours qu'il avait passé pour décrocher son emploi dans sa vie précédente.
Et la tentation de l'immortalité dépassait de loin celle d'un emploi. La comparer à une armée de dizaines de milliers d'hommes tentant de traverser sur une seule planche n'aurait rien eu d'excessif.
Mais c'était justement pour cela qu'il devait essayer et redoubler d'efforts !
Un homme ne vit pas plus de cent ans, et il ne pouvait pas les gâcher dans la médiocrité.
Il avait eu la chance de renaître ; il lui fallait donc avancer vaillamment, pour se montrer digne des dons généreux des cieux et ne pas décevoir cette seconde vie.
Peu importait que la voie de l'immortalité fût difficile ou dangereuse. Ce n'étaient que des étapes et des paysages passagers sur le chemin de la vie, et il était juste de les vivre pleinement !
Tournant la tête vers l'oncle Li, Tang Jie lança : « Je sais que c'est difficile — c'est précisément pour ça que je dois saisir chaque chance qui se présente ! »
Sur ces mots, il courut vers le sommet du mont Orchidée de Jade.
« Non, n'y va pas ! Tu vas mourir ! » crièrent ensemble l'oncle Li et Yaya.
Les batailles entre Immortels pouvaient ébranler les cieux. Si un mortel comme lui s'en approchait, les seules ondes de choc pouvaient pulvériser son corps. S'y précipiter ne différait en rien d'un suicide.
Les autres villageois virent eux aussi Tang Jie courir vers la bataille et comprirent son intention. Ils crièrent : « Petit Jie, ne fais pas l'imbécile ! Même si tu arrives jusqu'à un Immortel, il ne t'acceptera pas ! »
Tang Jie sourit. « Je sais... mais essayer, c'est risquer d'échouer ; ne pas essayer, c'est n'avoir jamais aucune chance ! »
Sous la mer de nuages dorés déchaînée, il baissa la tête et chargea vers ses rêves !