À midi, de retour chez lui, Gu Ran ouvrit la porte et venait à peine de franchir le seuil que sa grande sœur tyrannique le poussa et le bouscula droit vers la cuisine en lui ordonnant de cuisiner.
« Sérieusement, Ye Zhenzhen, tu comptes vraiment empêcher le futur père du jeu mobile de poursuivre sa carrière ? »
En entendant ces mots, la jeune fille répondit par un roulé de yeux des plus gracieux.
Qu'est-ce qui lui prend ? Il crache du feu depuis un moment, on ne comprend rien à ses divagations.
« Dépêche-toi ! »
Elle lui lanca un autre regard furieux.
Avait-il déjà oublié ce qui s'était passé ce matin ?
Tout ce qu'elle demandait, c'était un peu de défiance filiale de la part de son frère, alors pourquoi traînait-il les pieds ?
Sous son regard accusateur, se sentant quelque peu coupable, Gu Ran haussa les épaules et obtempéra en se retournant pour aller dans la cuisine.
Mais il murmurait tout bas, refusant de se rendre totalement.
« Cloporte... »
« Tu as dit quoi ?! »
« N-non… Je n'ai rien dit… »
Observant son petit frère sot s'exécuter vers la cuisine, la jeune femme distante ne daigna pas insister.
Elle sortit quelques pommes du réfrigérateur et commença à les laver au bicarbonate.
Une fois le repas servi, Ye Zhenzhen, faisant preuve de l'esprit d'une gourmette exigeante, se mit à savourer avec minutie les talents culinaires de son frère.
Force était de constater que, bien que son idiot de frère puisse être exaspérant, ses compétences en cuisine étaient indéniables.
On dit qu'un homme qui sait cuisiner gagne des points. Eh bien, tant mieux, ce drôle de corps vient encore de grignoter un atout charme supplémentaire.
À cette pensée, elle ne put s'empêcher de rouler des yeux une seconde fois.
Le remarquant, Gu Ran fronça les sourcils.
Pourquoi cette fille lui faisait-elle la mine ? La nourriture n'était-elle pas bonne ?
Pourtant, à son goût, ça avait l'air correct...
Il prit quelques bouchées supplémentaires, complètement perdu, incapable de deviner ce qui ne tournait pas rond.
Serait-ce le syndrome prémenstruel ?
…
Après le déjeuner, Ye Zhenzhen se retrouva sans rien à faire.
Les examens nationaux passés, elle ne vit d'autre choix que de regagner sa chambre pour y poser la tête.
De son côté, voyant sa sœur regagner sa chambre, Gu Ran se tourna vers ses propres occupations.
Réincarné, s'il avait beaucoup de projets en tête et ambitionnait de bâtir une carrière, il savait bien que la fortune en ce monde est soumise à la loi de conservation.
Ce que l'on est aujourd'hui ne change pas grand-chose après une réincarnation.
Un individu lambda, même doté d'une seconde chance, se contentera au mieux de corriger quelques regrets.
Transformer radicalement sa destinée relève uniquement des intrigues des romans fantastasmiques.
Même si Temple Run avait remporté un succès Initial, la route devant eux restait incertaine.
Et pour l'instant, il souhaitait avant tout préserver sa famille actuelle et mener une vie heureuse et paisible.
Plus on manque de quelque chose, plus on le désire.
Les regrets de sa vie passée l'amenaient à chérir encore davantage la chaleur familiale.
C'est pourquoi il accepta volontiers de rester chez lui aux côtés de Ye Zhenzhen pour la gâter. Même si cela retardait légèrement ses projets entrepreneuriaux, il s'en moquait...
Cependant, durant ses temps libres, le travail obligatoire devait continuer. Il ne pouvait indéfiniment invoquer sa sœur comme alibi à sa propre paresse.
Il se mit au travail sérieusement, planifiant la prochaine étape de sa stratégie pour son empire du jeu mobile.
Assis devant son ordinateur, il étudia attentivement les diverses données et les retours des joueurs sur Temple Run, puis formula des plans en conséquence.
Mais sachant qu'il n'avait toujours pas d'équipe et demeurait seul opérateur pour le moment,
il ne pouvait qu'ébaucher ces plans d'abord, attendant les revenus du mois suivant pour lancer immédiatement le recrutement.
Pour l'instant, il employerait son temps à peaufiner (copier) et adapter (duplicater) un second jeu...
Il n'était pas fainéant ; il était simplement très méticuleux dans son travail.
Soit on ne le fait pas, soit on le pousse jusqu'à l'extrême.
Puisqu'il avait copié Temple Run, il fallait bien sûr qu'il en exploite pleinement le potentiel.
Il lui fallait assimiler la demande du marché et optimiser l'expérience utilisateur, en injectant son… argent ? Ah non, en y mettant du cœur pour sortir de bons titres !
Il n'était absolument pas fainéant !
Mais toutes ces choses-là viendraient plus tard. Les examens nationaux fraîchement derrière lui et n'ayant pas vérifié l'état de son jeu depuis des jours, il se connecta avec enthousiasme à l'interface d'administration.
La seconde suivante, il fut ravi...
Il occupait toujours fermement la première place du classement des nouveaux jeux les plus vendus, et n'avait pas quitté ce sommet depuis plus d'une semaine !
Bien qu'il ne l'eût pas créé de toutes pièces, c'était lui qui l'avait importé, si bien qu'il le considérait presque comme son propre enfant.
Comment aurait-il pu s'empêcher de rayonner de fierté en voyant les exploits de son « enfant » ?
Estimant que les recettes atteindraient son compte bancaire la semaine prochaine, il avait déjà amorcé son grand plan impérial.
Après s'être remis en état, il sortit tranquillement pour commencer à chercher des locaux pour sa future entreprise.
La meilleure université de la ville de Qinglin était l'Université Qinglin.
Implanter la future entreprise ici garantissait certainement un approvisionnement ininterrompu de travailleurs acharnés gagnant trois mille yuans par mois… hum, des piliers de la société !
Il erra sans but précis, progressant lentement vers les abords de l'Université Qinglin.
En 2011, Qinglin, située dans le nord, n'était pas exceptionnellement prospère, mais la notion était relative.
Par exemple, aux abords du campus, on regroupait autant d'agneaux prêts à l'abattoir que d'étudiants dans leurs occupations quotidiennes.
En conséquence, on y trouvait à foison rues commerciales et petits vendeurs ambulants.
Flânant le long des avenues animées, son regard balayait tour à tour les boutiques et les immeubles de bureaux.
Il observait avec soin l'extérieur de chaque emplacement, l'environnement avoisinant et la desserte en transports en commun.
Après tout, un bureau bien placé était capital pour le développement futur.
En marchant, il papota avec les oncles et tantes âgés profitant de l'air frais aux alentours.
Il s'enquit discrètement du fengshui et des loyers des bâtiments environnants.
On dit que les points de rassemblement des tantes du village sont les principaux centres de renseignement, mais soudain, il eut l'impression que les groupes de personnes âgées profitant de l'ombre n'y échappaient pas non plus.
Bâtiment par bâtiment, ils analysaient tout avec une logique implacable.
Vers l'après-midi, Gu rentrait donc le sac plein.
Il avait repéré plusieurs endroits intéressants, dotés de positions géographiques avantageuses et de bonnes liaisons de transport, susceptibles d'attirer plus facilement les talents vers l'entreprise.
Bien sûr, pour trancher définitivement, il lui faudrait peser d'autres critères tels que le coût du loyer, la surface disponible, etc.
Il passa donc les jours suivants à examiner en profondeur ces différents lieux.
Même si le plan d'affaires était rédigé, il comprenait aussi qu'il fallait procéder étape par étape.
Il décida donc de commencer modestement, en louant la moitié d'un étage pour servir de base à son studio.
…
…
Pendant qu'il prospectait des emplacements, Ye Zhenzhen courait partout à la maison pour le retrouver.
« Gu Ran ? »
Ye Zhenzhen stationna dans la chambre de son frère, observa alentour, et, ne le trouvant pas, se rendit dans le salon pour continuer ses recherches.
Mais après avoir cherché un moment sans apercevoir le moindre signe de présence masculine, elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils.
Cet abruti...
Où est-il bien parti ? Il termine tout juste ses examens et se permet déjà de courir les rues sans même avertir les adultes de savoir s'il fugue ou non.
Quand Oncle Gu rentrera, je vais sûrement lui dire !
La jeune femme distante refusa catégoriquement d'admettre que l'absence subite de son frère lui paraissait étrange, et que cette singulière envie de possession faisait de nouveau agiter en elle.
Mais lorsque Gu Xiangcheng rentrerait, il ne pourrait probablement rien faire pour elle de toute façon.
Pendant les sessions scolaires, il n'arrivait pas à retenir Gu Ran quand il dérobait les cours ou manquait l'établissement. Les examens étant passés, comment pourrait-il espérer le surveiller dorénavant ?
Tant que cet enfant ne redevenait pas rebelle, même s'il rentrait tard ou passait la nuit dehors, son père ne le sermonnerait plus comme par le passé.
Incappable de mettre la main sur Gu Ran, Ye Zhenzhen fit un minuscule moue, croisa les bras et rentra dans la chambre de son frère.
Face à cette pièce dans un état de désolation totale, elle ne put s'empêcher de soupirer.
Je lui dois sûrement quelque chose d'une vie antérieure...
La sœur irréprochablement dévouée se remit à nettoyer la chambre de son frère oisif.
Ramassant les vêtements sales abandonnés sur la chaise pour les laver plus tard à la salle de bains, elle commença par passer l'éponge au sol, essuyer les armoires et remettre de l'ordre dans la pièce.
Lorsqu'elle s'approcha du lit pour l'essuyer, ses gestes s'arrêtèrent involontairement.
En voyant le petit ours de peluche posé à côté de la tête de lit, elle hésita.
Bien qu'elle sût que Gu Ran n'était pas là, elle jeta malgré tout un œil coupable autour d'elle.
Ce n'est qu'alors qu'elle tendit la main timidement pour saisir le petit ours.
Comme guidée par une impulsion surnaturelle, elle l'approcha lentement de son nez et inspira doucement son odeur...