Azriel et Rhema jouaient habituablement aux échecs après le souper. La pièce, avec sa terrasse ouverte sur le lac et sa cheminée, était devenue la salle d'échecs. Elle l'était devenue naturellement dès qu'ils y avaient installé l'échiquier. Rhema fixait les pièces finement sculptées. Il était, une fois de plus, au bord de la défaite. Azriel observait en silence son visage ombré par la lumière du feu. Quand il jouait aux échecs, Rhema semblait d'une certaine façon à l'aise et presque attendrissant, surtout ses sourcils légèrement froncés par la concentration. C'était peut-être parce qu'il continuait de perdre contre elle alors qu'ils jouaient tous les jours. Ses talents aux échecs ne progressaient guère, mystérieusement. Il déplaça son cavalier avec précaution. Azriel s'engouffra dans la case libérée par le cavalier. Le roi de Rhema, coincé entre sa tour et son fou, ne pouvait plus bouger d'un pouce. Rhema poussa un léger soupir.
« J'ai perdu. Sur quoi avais-tu parié, cette fois ? » demanda-t-il.
« Une cassette de pièces d'or. Rhema, par hasard, est-ce que tu fais exprès pour me donner de l'argent de poche ? » dit Azriel.
« Je peux te demander ce que je veux si je gagne, alors pourquoi perdrais-je exprès ? »
« Qu'est-ce que tu voudrais demander si tu gagnais ? »
« Je te le dirai après avoir gagné. »
« Je pourrais très bien perdre exprès, tant je suis curieuse. »
« Azriel, perdre exprès, c'est tricher. »
« Pourquoi ? Parce que ça gâcherait le plaisir ? »
« C'est parce que si tu obtiens quelque chose trop facilement, il est difficile d'en connaître la valeur, sans parler du fait que ça gâche le plaisir », rit Rhema d'une voix basse. Azriel aimait son sourire. Même s'il n'était pas éclatant, quand il souriait ainsi, mollement, elle sentait parfois son cœur se serrer. C'était peut-être à cause de la peur qu'elle finisse par être tuée par Rhema un jour, mettant fin à des jours comme ceux-là. Elle en concluait ainsi chaque fois que cela arrivait.
'Qu'adviendra-t-il de Rhema après m'avoir tuée ? L'oubliera-t-il dans quelques centaines d'années, en disant qu'une telle chose est arrivée un jour ? Comme il ne se rappelle plus à quel point il était proche de sa sœur jumelle, ou...'
Non. Je ne mourrai pas. Je trouverai le cas où je n'aurai pas à mourir. Elle ouvrit la bouche, rangeant les pièces d'échecs. « Rhema, j'ai rencontré un sorcier sans nom aujourd'hui. »
Les mains de Rhema, qui rangeaient les pièces avec elle, s'immobilisèrent. Azriel continua. « Je veux dire quelqu'un qui souffre du trouble de l'excès de mana innommable. Tu en as connaissance, Rhema, n'est-ce pas ? »
« ...J'en suis au courant », dit-il.
« Il n'existait pas de telle maladie dans les temps anciens, n'est-ce pas ? Les sorciers sans nom seraient devenus de véritables "sorciers dans les temps anciens", non ? »
Rhema la regarda de ses yeux gris, qui rendaient impossible de deviner sa pensée. Et il hocha lentement la tête. « Tu as raison. Les gens qui naissaient avec un tel mana devenaient généralement d'éminents sorciers. »
« Alors, leurs symptômes seront-ils résolus s'ils apprennent la magie, pas l'invocation ? » demanda-t-elle.
« Nommer leur mana doit venir en premier. Après cela, on les laisse apprendre la magie. C'est ce qu'on faisait dès qu'un tel enfant était découvert dans les temps anciens. »
« Comme c'est simple... »
« Ce n'est pas si simple. Puisqu'il n'est pas facile de nommer le mana de tels enfants, il existait même des procédures spécifiques pour nommer leur mana. »
« Pourquoi de telles procédures... je veux dire la magie ancienne, ont-elles disparu ? »
Rhema ferma la bouche. Il baissa les yeux et parut d'une certaine façon triste. Même si son visage restait calme, c'est ce que ressentit Azriel.
« Est-ce une question à laquelle tu ne peux pas répondre ? » demanda-t-elle.
« Non. C'est juste... », il hésita et garda le silence un moment. Azriel posa la question différemment. « Ce que j'ai appris, c'est de la magie ancienne, n'est-ce pas ? Puis-je l'enseigner à d'autres ? »
« Est-ce parce que tu veux guérir le sorcier sans nom ? »
« Oui, je veux l'aider. »
Rhema rumina quelque chose la bouche close. Légèrement nerveuse, Azriel attendit. Soudain, des questions jaillirent dans son esprit.
'Serai-je capable de fermer les yeux sur la duchesse qui a été émue aux larmes et sur Sophinea qui a tenté de s'ôter la vie ? Ou finirai-je par les aider quoi qu'il en dise ?'