Acte 1 : La Fille et le Sorcier
Il est courant que les gens ne se souviennent pas de ce qui s'est passé quand ils étaient tout petits, mais les souvenirs d'enfance d'Azriel Esthera étaient d'une clarté de cristal. Elle pouvait rapporter ce que sa mère avait l'habitude de lui dire alors qu'elle apprenait à peine à ramper.
« Des jumeaux ! Quel mauvais présage ! Si seulement Benhiram était né seul… Pourquoi cette chose est-elle née ? »
Le souvenir des yeux de sa mère, qui semblaient exprimer le dégoût pour la saleté accrochée à son fils, était assez net pour qu'elle puisse les dessiner.
Elle se rappelait aussi clairement l'expression de son père quand il lui donnait des coups de pied.
« Cette chose doit mourir vite. Tu es un parasite qui aspire la chance de ton frère. »
Azriel avait une mémoire inutilement bonne. Dans le village des petites terres du nord où elle était née, les jumeaux étaient tenus pour des êtres funestes qui se partagent la chance de l'autre. Comme elle était née après son frère jumeau, elle n'était rien de plus, à leurs yeux, qu'une malédiction qui lui porterait malheur. Pour cette raison, ses parents n'avaient même pas voulu lui donner de nom.
« Je ne crois pas à ces choses-là. »
Benhiram, son jumeau, était le seul à être bon avec elle.
« Tu n'as rien d'une malédiction », lui disait son frère, qui avait les mêmes yeux d'or et les mêmes cheveux noirs qu'elle. « Tu es ma sœur, la sœur que je dois protéger. Alors, je vais te donner un nom. »
Puis vint la guerre. Leur village fut brûlé jusqu'aux fondations, et leurs parents périrent. Seuls les jumeaux survécurent, et ils s'enfuirent. Tous les autres étaient morts, mais Azriel allait bien, parce qu'elle était avec Benhiram. Son frère était de toute façon sa seule famille.
Peu de temps après, cependant, il mourut lui aussi. Le nom qu'il lui avait donné mourut avec lui. Elle n'avait que sept ans et se retrouvait complètement seule, errant en orpheline sans nom.
Elle s'était habituée à dormir dans un coin d'une ruelle quand, un jour, elle se réveilla soudain dans un immense lit moelleux.
« Vous avez dix ans, Mademoiselle. La personne qui vous a nommée nous a désignés comme vos tuteurs. »
Un couple aux sourires affables se présenta comme ses nouveaux tuteurs.
« J'ai… dix ans ? Et il y a une personne qui… m'a nommée ? » demanda Azriel.
« Oh, mon Dieu, vous ne vous en souvenez pas ? »
Elle n'arrivait à se souvenir de rien. Ses souvenirs entre sept et dix ans avaient disparu. Alors qu'elle avait d'ordinaire une mémoire inutilement nette, elle ne se rappelait pas les trois dernières années de sa vie, comme si elles avaient été recouvertes de noir.
« Vous ne connaissez même pas votre nom ? » demanda le couple.
« Mon nom… »
Il n'y avait qu'une seule chose dont elle se souvenait : la voix grave et douce d'un homme qui résonnait à ses oreilles comme une mélodie.
« Azriel Esthera », chantait cette voix tandis qu'une lumière éblouissante et paisible la recouvrait, « que ce soit là ton nom. »
Ses nouveaux tuteurs ne savaient rien de ce qui s'était produit pendant les trois années perdues de sa mémoire. Ils ne lui répondaient pas, quel que fût le nombre de fois où elle posait la question. Ils étaient malgré tout très bons avec elle. Dans leur manoir, Azriel connut une vie luxueuse comme elle n'en avait jamais fait l'expérience, mais cela ne dura qu'un an.
« Cette enfant, elle a dû être abandonnée, c'est certain. »
Le couple en avait après l'énorme fortune d'Azriel. Elle n'avait que onze ans et était incapable de se protéger de tuteurs aveuglés par la cupidité. Malgré les diverses protections mises en place pour la préserver, il ne fallut pas longtemps au couple pour s'emparer de sa fortune et la vendre comme esclave.
Esclave, Azriel fut vendue et revendue de main en main. Le dessus de son pied fut marqué au fer rouge. Elle tenta plusieurs fois de s'enfuir, pour être reprise et fouettée. Vers l'époque où elle apprit à renoncer, un marchand l'acheta. Il remarqua que son apparence était tout à fait remarquable, alors il la lava, l'habilla convenablement et lui enseigna les rudiments des bonnes manières. Puis il la vendit à la famille du comte Colte, au royaume d'Aucandor, pour servir d'enfant-souffre-douleur. Elle avait alors douze ans.
Quand un enfant de haut rang se conduisait mal ou négligeait ses études, un enfant-souffre-douleur recevait les coups de fouet à sa place. La famille royale choisissait d'ordinaire ses souffre-douleur dans l'aristocratie, tandis que les familles aristocratiques ordinaires employaient des roturiers ou des esclaves.
Le comte Colte avait une fille de l'âge d'Azriel, pour qui il l'avait achetée. Sa fille, Deborah Colte, était une belle jeune fille aux cheveux blonds et aux yeux bleus, mais elle était stupide et arrogante. Elle dormait pendant ses leçons, négligeait son travail, et raillait et insultait ses préceptrices. Parfois, elle allait jusqu'à leur jeter son encrier. Aucune préceptrice ne tint plus de six mois chez les Colte.
La fille chérie du comte considérait son souffre-douleur comme un dû, mais elle se sentait gênée chaque fois qu'on montrait la jeune fille à d'autres. Les cicatrices de son souffre-douleur exposaient la preuve de sa propre bêtise et de sa paresse, aussi Deborah se mit-elle à travailler un peu plus qu'avant et ordonna qu'on ne frappe pas son souffre-douleur au visage, aux bras et aux jambes, à aucun endroit visible par les autres.
Il ne se passait pourtant pas un jour sans que des marques rouges et des bleus couvrent la peau du dos d'Azriel sous sa chemise. Elle était forcée d'endurer et de cacher sa douleur, car Deborah l'affamait si elle laissait paraître sa souffrance, cela l'embarrassant. Chaque fois qu'elle avait mal, Azriel se réfugiait dans ses pensées.
'La personne qui m'a nommée viendra me chercher un jour', croyait-elle. 'Ce doit être quelqu'un de très fort et de très doux. Il a dû être bouleversé que je perde la mémoire et s'éloigner un moment. Il ne m'a pas abandonnée. Il doit se ronger d'inquiétude pour moi, et il est peut-être même en train de me chercher avec angoisse. Il me trouvera et il me sortira d'ici.'
Ce furent des jours difficiles. Chaque fois que Deborah avait cours, Azriel était fouettée. Le reste du temps, on lui faisait faire de petites courses et des corvées. Elle était devenue un souffre-douleur d'origine servile, aux mains toujours rugueuses et au dos constamment râpeux de cicatrices. Quatre années passèrent ainsi. Le sentiment jadis tenace d'être un jour sauvée par la lumière s'effaça lentement. Personne ne vint sauver la jeune fille.
Au printemps de l'an 996 du calendrier d'Iskam, la jeune fille eut seize ans. Elle avait depuis longtemps abandonné sa foi, mais l'espoir auquel elle avait renoncé s'accomplit d'une manière tout autre que celle qu'elle avait jamais imaginée.